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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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Paysage d’automne.

Absorption progressive : confiance, prévisibilité et subspace

Comment la prévisibilité, la confiance et le cadre relationnel modifient l’organisation de l’attention.

 · 18 min de lecture

Voi­ci la tra­duc­tion fran­çaise, qui res­pecte exac­te­ment le même for­ma­tage, les mêmes pa­ra­graphes et la même struc­ture :

Dans l’ar­ticle Ce que nous en­ten­dons lorsque nous par­lons de sub­space, nous avons dé­crit le sub­space comme un terme com­mu­nau­taire dé­si­gnant un groupe d’ex­pé­riences ap­pa­ren­tées, mais pas en­tiè­re­ment iden­tiques. En ef­fet, un état vécu de ma­nière si­mi­laire peut naître par dif­fé­rentes voies, et il n’est pas tou­jours pos­sible de dé­ter­mi­ner avec cer­ti­tude, à par­tir des ma­ni­fes­ta­tions ex­té­rieures, ce qui se joue pré­ci­sé­ment.

L’une de ces voies pos­sibles est l’ab­sorp­tion pro­gres­sive, qui peut être fa­vo­ri­sée par l’ex­pé­rience de la confiance, de la pré­dic­ti­bi­li­té et d’un cadre res­pec­tueux.

Dans une telle si­tua­tion, la per­sonne ne « dé­con­necte » pas né­ces­sai­re­ment et ne cesse pas de per­ce­voir ce qui se passe. En re­vanche, la ma­nière dont elle ré­par­tit son at­ten­tion peut se mo­di­fier pro­gres­si­ve­ment. Lors­qu’il n’est plus né­ces­saire de consa­crer au­tant d’at­ten­tion à la pla­ni­fi­ca­tion, au contrôle et à l’éva­lua­tion constante de la si­tua­tion, les sen­sa­tions cor­po­relles, les émo­tions, le contact avec l’autre per­sonne et l’ins­tant pré­sent lui-même peuvent ga­gner en es­pace.

Il ne s’agit ni d’une perte to­tale de contrôle, ni d’un aban­don de sa propre au­to­no­mie au pro­fit d’au­trui. Il est plus exact de par­ler d’un chan­ge­ment dans l’or­ga­ni­sa­tion de l’at­ten­tion et de la ré­gu­la­tion.

Ce­pen­dant, cette voie elle-même ne re­pré­sente pas un mé­ca­nisme neu­ro­bio­lo­gique unique et stric­te­ment dé­fi­ni. Il s’agit d’un mo­dèle théo­rique qui re­lie des connais­sances plus gé­né­rales sur l’at­ten­tion, la ré­gu­la­tion au­to­nome, l’in­té­ro­cep­tion, le lien so­cial et l’ab­sorp­tion pro­fonde, et les ap­plique aux ex­pé­riences que les gens qua­li­fient de sub­space.

La sécurité comme condition de l’ouverture

Dans une si­tua­tion in­tense, le sys­tème ner­veux ne ré­agit pas seule­ment à la force des sti­mu­li in­di­vi­duels. Ce qui compte éga­le­ment, c’est ce que ces sti­mu­li si­gni­fient pour la per­sonne. Il traite en conti­nu leur si­gni­fi­ca­tion bio­lo­gique, re­la­tion­nelle et si­tua­tion­nelle. Il éva­lue s’il est né­ces­saire d’ac­croître la vi­gi­lance dé­fen­sive, s’il est pos­sible de res­ter ou­vert à l’ex­pé­rience et quelles op­tions d’ac­tion sont dis­po­nibles à un mo­ment don­né.

Les sti­mu­li peuvent re­vê­tir une si­gni­fi­ca­tion to­ta­le­ment dif­fé­rente lors­qu’une si­tua­tion est im­pré­vi­sible par rap­port au mo­ment où elle se dé­roule dans un cadre vo­lon­taire et com­pré­hen­sible.

Une grande par­tie de cette éva­lua­tion se dé­roule sans dé­ci­sion consciente. Le sys­tème ner­veux ré­agit au ton et au rythme de la voix, à la qua­li­té du tou­cher, aux chan­ge­ments de mou­ve­ment, à l’ex­pres­sion du vi­sage ou à la pré­dic­ti­bi­li­té des ré­ac­tions de l’autre per­sonne. Quelque chose de bien plus simple a éga­le­ment son im­por­tance : le fait que ce qui a été conve­nu soit réel­le­ment res­pec­té.

En théo­rie po­ly­va­gale, on uti­lise le terme de neu­ro­cep­tion pour dé­si­gner la dis­tinc­tion non consciente entre la sé­cu­ri­té et la me­nace. Ce concept est utile comme cadre illus­tra­tif, mais il ne doit pas être com­pris comme un mé­ca­nisme neu­ro­bio­lo­gique in­dé­pen­dant et uni­vo­que­ment prou­vé. De ma­nière plus gé­né­rale, nous pou­vons dire que le cer­veau et le sys­tème ner­veux au­to­nome éva­luent en conti­nu la si­gni­fi­ca­tion bio­lo­gique et com­por­te­men­tale d’une si­tua­tion, sans qu’une grande par­tie de ce pro­ces­sus n’entre dans la pen­sée consciente.

L’ex­pé­rience pas­sée entre éga­le­ment en ligne de compte dans cette éva­lua­tion. Comme nous l’avons ana­ly­sé dans l’ar­ticle Le cer­veau pré­dic­tif, nous ne vi­vons au­cune si­tua­tion comme étant to­ta­le­ment nou­velle. Le cer­veau tra­vaille avec des at­tentes fa­çon­nées par ce qui s’est pro­duit au­pa­ra­vant.

Un cer­tain tou­cher, un ton de voix, une res­tric­tion de mou­ve­ment ou la ré­ac­tion d’une autre per­sonne ne consti­tuent donc pas seule­ment un sti­mu­lus pré­sent. Ils portent éga­le­ment en eux l’at­tente ap­prise de ce qui va pro­ba­ble­ment suivre.

S’il est confir­mé à plu­sieurs re­prises que l’en­vi­ron­ne­ment est suf­fi­sam­ment pré­vi­sible, que les li­mites ont un sens réel et que le par­te­naire ré­agit d’une ma­nière conforme à l’ac­cord, la per­sonne n’a pas be­soin de contrô­ler consciem­ment chaque ins­tant.

Cela ne si­gni­fie pas que le sys­tème ner­veux cesse d’ob­ser­ver la si­tua­tion. Ce­pen­dant, une par­tie de ce trai­te­ment n’a pas be­soin d’en­trer constam­ment dans la pen­sée consciente. La per­sonne n’a donc pas à se de­man­der ac­ti­ve­ment à chaque ins­tant ce qui va suivre, ce que si­gni­fie chaque sti­mu­lus in­di­vi­duel ou s’il est né­ces­saire d’in­ter­ve­nir im­mé­dia­te­ment.

Elle n’a pas à se po­ser conti­nuel­le­ment les ques­tions : Qu’est-ce qui va suivre ? Est-ce que c’est tou­jours bon ? Qu’est-ce que ce chan­ge­ment si­gni­fie ?

Une par­tie de cette sur­veillance peut s’ef­fa­cer à l’ar­rière-plan. L’at­ten­tion dis­pose alors de plus d’es­pace pour l’ex­pé­rience elle-même.

Le contrôle peut permettre son propre relâchement

L’aban­don est par­fois per­çu comme l’op­po­sé du contrôle. En réa­li­té, il n’y a peut-être pas entre eux une op­po­si­tion aus­si simple. La pos­si­bi­li­té de re­lâ­cher la di­rec­tion consciente peut pré­ci­sé­ment être sou­te­nue par l’ex­pé­rience que l’on conserve une in­fluence réelle sur le dé­rou­le­ment de la si­tua­tion.

Au dé­but d’une ex­pé­rience in­tense, le contrôle conscient rem­plit une im­por­tante fonc­tion pro­tec­trice. La per­sonne éva­lue si elle com­prend la si­tua­tion, si elle y entre vo­lon­tai­re­ment, si elle cor­res­pond à l’ac­cord préa­lable et si l’autre per­sonne ré­agit à ses li­mites et aux chan­ge­ments de son état. Cette phase n’est pas un obs­tacle à l’ex­pé­rience pro­fonde ; elle peut créer les condi­tions grâce aux­quelles, par la suite, chaque ins­tant n’a plus be­soin d’être géré par une pla­ni­fi­ca­tion et une ana­lyse ac­tives.

Si le sys­tème ner­veux fait l’ex­pé­rience ré­pé­tée que l’en­vi­ron­ne­ment est pré­vi­sible et que l’autre per­sonne ré­agit de ma­nière fiable, une par­tie de la sur­veillance consciente peut re­cu­ler. Cela ne si­gni­fie pas que le contrôle est pris en charge par l’autre per­sonne. C’est sur­tout la ma­nière dont le contrôle est exer­cé qui change : moins par une sur­veillance consciente constante, et da­van­tage par la confiance dans un cadre qui a déjà prou­vé sa sta­bi­li­té.

Un aban­don plus pro­fond peut ain­si être fa­vo­ri­sé par la conscience qu’il est pos­sible d’in­fluen­cer, de mo­di­fier ou d’in­ter­rompre le pro­ces­sus. Cela ne si­gni­fie tou­te­fois pas que, dans l’état mo­di­fié, cette pos­si­bi­li­té reste aus­si fa­ci­le­ment ac­ces­sible à la conscience ou com­mu­ni­cable à tout ins­tant. La ca­pa­ci­té d’agir et la ca­pa­ci­té d’uti­li­ser im­mé­dia­te­ment cette pos­si­bi­li­té ne vont pas tou­jours de pair.

C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi une ab­sorp­tion sé­cure ne peut pas être dé­fi­nie uni­que­ment par le fait que la per­sonne « a le contrôle ». Ce qui est plus es­sen­tiel, c’est de sa­voir si sa ca­pa­ci­té à ré­agir évo­lue de ma­nière souple, si la si­tua­tion reste in­fluen­çable et si le cadre éta­bli prend en compte le fait que la com­mu­ni­ca­tion, l’orien­ta­tion ou la vi­tesse de prise de dé­ci­sion peuvent être al­té­rées au cours d’un état in­tense.

La relation comme composante de la régulation

Le sys­tème ner­veux hu­main n’est pas un sys­tème clos fonc­tion­nant in­dé­pen­dam­ment des autres per­sonnes. Dès le dé­part, il se dé­ve­loppe dans un en­vi­ron­ne­ment so­cial et ré­agit en conti­nu aux si­gnaux d’au­trui.

La pré­sence d’un par­te­naire n’est donc pas seule­ment un dé­cor psy­cho­lo­gique de l’ex­pé­rience. Le ton de la voix, le rythme du mou­ve­ment, le tou­cher, l’ex­pres­sion du vi­sage, le mode de ré­ac­tion et la pré­dic­ti­bi­li­té du com­por­te­ment consti­tuent des in­for­ma­tions sus­cep­tibles d’in­fluen­cer l’at­ten­tion, la ré­gu­la­tion au­to­nome et l’in­ter­pré­ta­tion des si­gnaux cor­po­rels.

Par consé­quent, une même pres­sion ou une même res­tric­tion de mou­ve­ment ne pro­duit pas né­ces­sai­re­ment la même ex­pé­rience. Tout dé­pend de la per­sonne qui gé­nère le sti­mu­lus, de la re­la­tion que l’on en­tre­tien avec elle, de ce qui a pré­cé­dé la si­tua­tion et de ce que l’on s’at­tend à voir suivre. Dans un en­vi­ron­ne­ment re­la­tion­nel sé­cure, nous n’éva­luons pas seule­ment la in­ten­si­té mé­ca­nique du sti­mu­lus, mais aus­si qui le pro­duit, dans quel contexte il sur­git et ce qui s’en­suit ha­bi­tuel­le­ment. Une même pres­sion, res­tric­tion ou mo­di­fi­ca­tion de pos­ture peut donc avoir une si­gni­fi­ca­tion fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente dans une si­tua­tion d’in­cer­ti­tude et dans une si­tua­tion vo­lon­taire, pré­vi­sible et an­crée dans la re­la­tion.

C’est pré­ci­sé­ment là que la confiance de­vient bien plus qu’une dé­ci­sion consciente.

Dans la tran­si­tion pro­gres­sive vers l’ab­sorp­tion, ce qui peut s’avé­rer dé­ter­mi­nant, c’est la confir­ma­tion ré­pé­tée que la per­sonne peut res­ter ou­verte à l’ex­pé­rience tout en ne per­dant pas le lien avec son propre corps, la si­tua­tion ou l’autre per­sonne. Elle ne se plonge pas seule­ment dans un cer­tain type de sti­mu­la­tion ; elle entre dans un pro­ces­sus re­la­tion­nel au sein du­quel son sys­tème ner­veux éva­lue en conti­nu si les at­tentes de sé­cu­ri­té ini­tiales de­meurent va­lides.

La co­ré­gu­la­tion ne si­gni­fie pas pour au­tant qu’une per­sonne contrôle di­rec­te­ment le sys­tème ner­veux d’une autre. Comme nous l’avons sou­li­gné dans l’ar­ticle La si­gni­fi­ca­tion évo­lu­tive des états de conscience mo­di­fiés, il s’agit d’un échange conti­nu de si­gnaux sur la base des­quels les deux par­ti­ci­pants peuvent ajus­ter leur propre état et leur com­por­te­ment.

La prédictibilité ne signifie pas savoir ce qui va arriver

Un en­vi­ron­ne­ment im­pré­vi­sible exige une mo­bi­li­sa­tion ac­crue des mé­ca­nismes de sur­veillance. L’or­ga­nisme doit se pré­pa­rer à ré­agir à des chan­ge­ments qu’il ne com­prend pas et dont il ne peut de­vi­ner la por­tée. Dans une si­tua­tion où les règles de base sont claires et où les ré­ac­tions de l’autre per­sonne sont li­sibles à long terme, le be­soin de cette sur­veillance peut être moindre.

Pour­tant, la pré­dic­ti­bi­li­té ne si­gni­fie pas que la per­sonne connaît chaque mou­ve­ment ou chaque sti­mu­lus à ve­nir. Une ex­pé­rience in­tense peut com­por­ter des sur­prises, de la va­ria­bi­li­té et un de­gré éle­vé d’ac­ti­va­tion sen­so­rielle. Ce qui reste stable, en re­vanche, c’est le cadre re­la­tion­nel et éthique fon­da­men­tal : l’ac­cord tient, les li­mites ont un sens réel, les chan­ge­ments d’état in­fluencent la suite du par­cours et le com­por­te­ment de l’autre per­sonne n’est pas ar­bi­traire. C’est pré­ci­sé­ment cette forme plus pro­fonde de pré­dic­ti­bi­li­té qui peut per­mettre aux ins­tants par­ti­cu­liers de ne pas être pré­vi­sibles.

Lorsque les sti­mu­li créent un dé­rou­le­ment com­pré­hen­sible, l’at­ten­tion peut pro­gres­si­ve­ment ces­ser de se concen­trer sur leur éva­lua­tion ana­ly­tique pour se dé­pla­cer da­van­tage vers le vécu im­mé­diat.

La neurochimie n’est pas une explication simple

Lors­qu’il s’agit d’ex­pli­quer la confiance et la proxi­mi­té re­la­tion­nelle, l’oxy­to­cine est sou­vent men­tion­née, par­fois qua­li­fiée à tort « d’hor­mone de la confiance ». L’oxy­to­cine en soi ne crée pas de sen­ti­ment de sé­cu­ri­té et ne gé­nère pas de confiance in­dé­pen­dam­ment des cir­cons­tances.

Elle est l’un des neu­ro­mo­du­la­teurs im­pli­qués dans le trai­te­ment des in­for­ma­tions so­ciales, et ses ef­fets dé­pendent du contexte, de l’ex­pé­rience an­té­rieure, de la re­la­tion entre les per­sonnes ain­si que d’autres pro­ces­sus bio­lo­giques.

Elle peut ac­croître l’im­por­tance de cer­tains si­gnaux so­ciaux, mais elle n’in­dique pas au­to­ma­ti­que­ment au sys­tème ner­veux qu’une autre per­sonne est en sé­cu­ri­té.

De même, la do­pa­mine ne peut pas être ré­duite à une simple « hor­mone de la ré­com­pense ». Le sys­tème do­pa­mi­ner­gique par­ti­cipe à la mo­ti­va­tion, à l’ap­pren­tis­sage, à l’at­tente et au mar­quage des sti­mu­li que l’or­ga­nisme éva­lue comme si­gni­fi­ca­tifs. Il peut in­fluen­cer les as­pects de l’ex­pé­rience aux­quels l’at­ten­tion est ac­cor­dée et la force avec la­quelle les liens entre la si­tua­tion, l’état cor­po­rel et le ré­sul­tat in­fluen­ce­ront les at­tentes fu­tures.

L’ab­sorp­tion pro­gres­sive ne dé­coule donc vrai­sem­bla­ble­ment pas de l’ac­tion d’une seule sub­stance ou d’un seul sys­tème ner­veux iso­lé. Si des pro­ces­sus bio­lo­giques y par­ti­cipent, il s’agit d’une in­ter­ac­tion entre l’at­ten­tion, la ré­gu­la­tion au­to­nome, les sen­sa­tions cor­po­relles, les émo­tions, l’ap­pren­tis­sage so­cial et toute une sé­rie de pro­ces­sus neu­ro­chi­miques.

Ex­pli­quer le sub­space uni­que­ment par l’oxy­to­cine, la do­pa­mine ou les en­dor­phines re­vien­drait à ré­duire un état com­plexe à un mé­ca­nisme pour le­quel nous ne dis­po­sons pas d’un étayage suf­fi­sant.

De la surveillance de la situation à l’absorption

Dans le fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien, l’at­ten­tion est constam­ment par­ta­gée entre l’en­vi­ron­ne­ment ex­té­rieur, la pla­ni­fi­ca­tion, l’éva­lua­tion de ses propres actes, les si­gnaux cor­po­rels et les in­for­ma­tions so­ciales.

Lors d’une ab­sorp­tion pro­fonde, ce rap­port peut se dé­pla­cer. Les sen­sa­tions cor­po­relles, les émo­tions, le rythme de l’ex­pé­rience et le contact avec l’autre per­sonne ac­quièrent une plus grande im­por­tance. La pen­sée ana­ly­tique peut s’ef­fa­cer.

La per­sonne peut avoir le sen­ti­ment sub­jec­tif d’être gui­dée ou que l’ex­pé­rience se dé­roule presque d’elle-même. Elle n’en reste pas moins un par­ti­ci­pant ac­tif du pro­ces­sus re­la­tion­nel. Son corps et son sys­tème ner­veux conti­nuent de ré­agir aux sti­mu­li, aux chan­ge­ments de l’en­vi­ron­ne­ment et au com­por­te­ment de l’autre per­sonne, même si une par­tie de ces ré­ac­tions n’entre pas dans la conscience sous la forme d’une dé­ci­sion for­mu­lée par des mots.

Des dé­pla­ce­ments si­mi­laires peuvent être ob­ser­vés dans d’autres états de concen­tra­tion pro­fonde, par exemple lors du flow, de la mé­di­ta­tion, d’un mou­ve­ment in­tense ou de l’ab­sorp­tion dans une ac­ti­vi­té ar­tis­tique. Tou­te­fois, comme nous l’avons sou­li­gné dans l’ar­ticle Ce que nous en­ten­dons lorsque nous par­lons de sub­space, le sub­space ne peut être sim­ple­ment as­si­mi­lé à au­cun de ces états. Dans le contexte BDSM, des si­gni­fi­ca­tions spé­ci­fiques s’ajoutent à l’ab­sorp­tion : la contrainte cor­po­relle, la do­mi­nance et la sou­mis­sion, la confiance, la vul­né­ra­bi­li­té et le trans­fert re­la­tion­nel de l’ini­tia­tive.

Quand le commentaire intérieur se tait

L’un des chan­ge­ments que les gens dé­crivent lors d’une ab­sorp­tion pro­fonde est le re­cul du com­men­taire in­té­rieur ha­bi­tuel. La pen­sée qui éva­lue en conti­nu ce qui se passe, pla­ni­fie l’ave­nir ou cherche à sa­voir com­ment on ap­pa­raît aux yeux des autres peut perdre son im­por­tance cou­tu­mière.

La pen­sée au­to­bio­gra­phique et au­to­ré­fé­ren­tielle est no­tam­ment prise en charge par un ré­seau de ré­gions cé­ré­brales ap­pe­lé De­fault Mode Net­work (ré­seau du mode par dé­faut). Ce ré­seau n’est ni le « centre de l’ego » ni une simple source de pen­sées pa­ra­sites. Il par­ti­cipe à la mé­moire, à la si­mu­la­tion de l’ave­nir, au rai­son­ne­ment so­cial et à l’in­té­gra­tion des ex­pé­riences dans un ré­cit per­son­nel.

La re­cherche sur la mé­di­ta­tion et d’autres formes de concen­tra­tion pro­fonde montre que l’ac­ti­vi­té et la connec­ti­vi­té fonc­tion­nelle de ce ré­seau peuvent se mo­di­fier dans cer­tains états. Néan­moins, les don­nées di­rectes sur son fonc­tion­ne­ment pen­dant le sub­space font dé­faut. On peut donc seule­ment sup­po­ser que des mo­di­fi­ca­tions dans l’or­ga­ni­sa­tion du trai­te­ment au­to­ré­fé­ren­tiel peuvent contri­buer au re­cul sub­jec­tif du com­men­taire in­té­rieur.

L’at­ten­tion peut alors se dé­tour­ner de ques­tions telles que « com­ment est-ce que je pa­rais là-de­dans », « qu’est-ce que cela dit de moi » ou « qu’est-ce qui va suivre » pour se tour­ner vers l’ex­pé­rience im­mé­diate du corps, de la res­pi­ra­tion, du tou­cher et du contact re­la­tion­nel.

Ce dé­pla­ce­ment ne re­pré­sente pas né­ces­sai­re­ment une perte de ra­tio­na­li­té ou de contact avec la si­tua­tion. On ne peut tou­te­fois pas sup­po­ser au­to­ma­ti­que­ment que la ca­pa­ci­té à éva­luer tous les chan­ge­ments et à com­mu­ni­quer ses li­mites reste plei­ne­ment ac­ces­sible à chaque ins­tant. Une at­ten­tion mo­di­fiée peut ap­por­ter si­mul­ta­né­ment une pré­sence plus pro­fonde et une res­tric­tion de cer­taines formes de trai­te­ment conscient.

Le corps comme principale source d’information

L’in­té­ro­cep­tion dé­signe l’en­semble des pro­ces­sus par les­quels le sys­tème ner­veux dé­tecte, in­tègre et in­ter­prète les in­for­ma­tions re­la­tives à l’état in­terne de l’or­ga­nisme. Pen­dant l’ab­sorp­tion, les si­gnaux cor­po­rels peuvent ac­qué­rir une plus grande im­por­tance dans l’ex­pé­rience consciente.

Cela ne si­gni­fie pas né­ces­sai­re­ment qu’ils sont ob­jec­ti­ve­ment plus in­tenses qu’à l’ac­cou­tu­mée. C’est sur­tout leur poids re­la­tif qui peut chan­ger.

Quand l’at­ten­tion est moins oc­cu­pée par la sur­veillance des alen­tours, la pla­ni­fi­ca­tion et l’auto-éva­lua­tion conti­nue, la res­pi­ra­tion, le rythme car­diaque, la pres­sion, la tem­pé­ra­ture, la ten­sion mus­cu­laire, la dou­leur ou les chan­ge­ments de pos­ture peuvent émer­ger de ma­nière beau­coup plus pro­non­cée au pre­mier plan.

L’ex­pé­rience sub­jec­tive peut alors s’or­ga­ni­ser moins par la pen­sée ver­bale et da­van­tage par les qua­li­tés cor­po­relles. La per­sonne peut per­ce­voir de ma­nière plus mar­quée la lour­deur, le flux, la cha­leur, la contrac­tion, l’ex­pan­sion, le rythme ou les mo­di­fi­ca­tions des li­mites de son propre corps.

Une at­ten­tion ac­crue por­tée au corps ne si­gni­fie ce­pen­dant pas au­to­ma­ti­que­ment une in­ter­pré­ta­tion plus pré­cise de tous les si­gnaux cor­po­rels. Comme nous l’avons re­le­vé dans l’ar­ticle L’in­té­ro­cep­tion : com­ment le corps parle au cer­veau, une fo­ca­li­sa­tion in­tense peut ac­cen­tuer cer­taines sen­sa­tions et en étouf­fer d’autres. Une per­sonne peut per­ce­voir pro­fon­dé­ment un cer­tain type de pres­sion ou d’émo­tion tout en igno­rant si­mul­ta­né­ment la fa­tigue, une sur­charge crois­sante ou un pro­blème qui n’entre pas dans le champ d’at­ten­tion ac­tuel.

C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi un pro­fond sen­ti­ment de connexion avec le corps ne peut être confon­du avec une ga­ran­tie de sé­cu­ri­té phy­sio­lo­gique.

Le paradoxe de l’activation sécure

Dans l’ar­ticle Le sys­tème ner­veux au­to­nome, nous avons dé­crit que l’ac­ti­va­tion sym­pa­thique n’est pas en soi le signe d’un dan­ger. Une ac­cé­lé­ra­tion du rythme car­diaque, des mo­di­fi­ca­tions de la res­pi­ra­tion, une ten­sion mus­cu­laire et une in­ten­si­té émo­tion­nelle éle­vée peuvent sur­ve­nir en cas de peur, mais aus­si lors de l’ex­ci­ta­tion, d’une per­for­mance spor­tive, de la créa­ti­vi­té, d’une ex­pé­rience sexuelle ou d’une concen­tra­tion pro­fonde.

Dans le cadre du par­cours pas­sant par la sé­cu­ri­té, une forte ac­ti­va­tion phy­sio­lo­gique peut co­exis­ter avec une ca­pa­ci­té de ré­gu­la­tion pré­ser­vée. Les si­gnaux so­ciaux, la pré­dic­ti­bi­li­té, la pos­si­bi­li­té d’in­fluen­cer le dé­rou­le­ment et l’ex­pé­rience préa­lable avec l’autre per­sonne peuvent in­fluen­cer la ma­nière dont l’or­ga­nisme in­ter­prète l’ac­ti­va­tion cor­po­relle : soit comme une com­po­sante gé­rable de l’ex­pé­rience, soit comme le signe d’un dan­ger.

Il ne s’agit pas là de l’ac­tion d’un unique « frein » bio­lo­gique. Comme nous l’avons sou­li­gné dans l’ar­ticle Le sys­tème ner­veux au­to­nome, l’état ré­sul­tant naît de la co­or­di­na­tion de mul­tiples pro­ces­sus au­to­nomes, cen­traux, cor­po­rels et re­la­tion­nels. De plus, les dif­fé­rents in­di­ca­teurs de l’ac­ti­vi­té au­to­nome ne va­rient pas né­ces­sai­re­ment dans la même di­rec­tion, et l’état ne peut pas être sim­ple­ment dé­crit comme une coac­ti­va­tion éle­vée du sys­tème sym­pa­thique et du sys­tème pa­ra­sym­pa­thique.

Pa­ral­lè­le­ment, la dif­fé­rence entre l’ab­sorp­tion et la sur­charge ne re­pose pas seule­ment sur l’in­ter­pré­ta­tion d’un même si­gnal cor­po­rel. Elle émerge de l’in­ter­ac­tion entre le contexte re­la­tion­nel et si­tua­tion­nel, les at­tentes, l’in­ten­si­té et la du­rée des sti­mu­li, l’état cor­po­rel ac­tuel, la fa­tigue, les cir­cons­tances de san­té et la ca­pa­ci­té de l’or­ga­nisme à trai­ter l’ex­pé­rience en conti­nu.

Par consé­quent, même un cadre re­la­tion­nel très sé­cure ne peut pas com­pen­ser in­dé­fi­ni­ment une charge phy­sio­lo­gique réelle.

Pourquoi cette voie n’est pas accessible de la même manière à tout le monde

L’ab­sorp­tion pro­gres­sive ne peut pas être com­prise comme une pro­cé­dure ga­ran­tie qui, lorsque plu­sieurs condi­tions sont rem­plies, pro­dui­ra un ré­sul­tat pré­vi­sible. Les in­di­vi­dus dif­fèrent quant à la ra­pi­di­té et aux cir­cons­tances dans les­quelles leur sys­tème ner­veux est ca­pable de ré­duire le be­soin de sur­veillance consciente.

Les ex­pé­riences re­la­tion­nelles et cor­po­relles an­té­rieures peuvent jouer un rôle si­gni­fi­ca­tif. Si le sys­tème ner­veux a ap­pris de ma­nière ré­pé­tée par le pas­sé que la proxi­mi­té, la contrainte ou la vul­né­ra­bi­li­té étaient as­so­ciées à l’im­pré­vi­si­bi­li­té ou à une perte d’in­fluence, le re­lâ­che­ment du contrôle conscient peut s’avé­rer plus dif­fi­cile, même dans une si­tua­tion qui, d’après les in­for­ma­tions dis­po­nibles, est res­pec­tueuse, pré­vi­sible et rai­son­na­ble­ment sé­cure.

Ce prin­cipe s’ins­crit dans le droit fil des ar­ticles Le cer­veau pré­dic­tif et L’in­té­ro­cep­tion : com­ment le corps parle au cer­veau. La si­tua­tion ac­tuelle n’est pas trai­tée in­dé­pen­dam­ment des ex­pé­riences pas­sées. Les at­tentes ap­prises in­fluencent les si­gnaux aux­quels la per­sonne prête at­ten­tion, la fa­çon dont elle in­ter­prète l’ac­ti­va­tion cor­po­relle et la ma­nière dont elle per­çoit la proxi­mi­té, le tou­cher ou la contrainte comme gé­rables.

Une telle ré­ac­tion ne si­gni­fie pas né­ces­sai­re­ment un manque de confiance en­vers un par­te­naire spé­ci­fique ou un échec per­son­nel. Le sys­tème ner­veux éva­lue éga­le­ment la si­tua­tion pré­sente à tra­vers des at­tentes fa­çon­nées par l’ex­pé­rience an­té­rieure. Ces at­tentes ne se mo­di­fient gé­né­ra­le­ment pas par une simple ré­as­su­rance ponc­tuelle, mais peuvent se mettre à jour pro­gres­si­ve­ment au tra­vers d’ex­pé­riences ré­pé­tées où la pré­dic­ti­bi­li­té et le res­pect se confirment concrè­te­ment.

Pour­tant, même une ex­pé­rience sé­cure ré­pé­tée ne ga­ran­tit pas qu’une per­sonne vi­vra le sub­space, qu’elle y en­tre­ra fa­ci­le­ment ou qu’elle le consi­dé­re­ra comme sou­hai­table. Cer­taines per­sonnes res­tent da­van­tage tour­nées vers leur en­vi­ron­ne­ment et la ges­tion consciente de la si­tua­tion, tan­dis que d’autres s’im­merge plus ai­sé­ment dans le vécu cor­po­rel. Les deux ap­proches peuvent être plei­ne­ment va­lables.

La pro­fon­deur de l’ab­sorp­tion n’est donc ni une me­sure de la qua­li­té de la re­la­tion, ni de l’in­ten­si­té de l’ex­pé­rience, ni de la ca­pa­ci­té à faire confiance. Le che­min par la sé­cu­ri­té n’est pas une sta­tion fi­nale qu’il s’agi­rait d’at­teindre ; c’est l’une des tra­jec­toires pos­sibles, qui se dé­ve­loppe ra­pi­de­ment chez cer­tains, pro­gres­si­ve­ment chez d’autres, et qui peut ne pas re­vê­tir chez d’autres en­core une forme qu’ils qua­li­fie­raient de sub­space.

Conclusion

L’ab­sorp­tion pro­gres­sive fa­vo­ri­sée par la sé­cu­ri­té ne re­pré­sente ni une ex­tinc­tion du sys­tème ner­veux, ni la simple trans­mis­sion du contrôle à une autre per­sonne. Il s’agit d’une mo­di­fi­ca­tion po­ten­tielle de l’or­ga­ni­sa­tion de l’at­ten­tion et de la ré­gu­la­tion, au cours de la­quelle — grâce à un cadre pré­vi­sible et res­pec­tueux — une par­tie de la sur­veillance consciente peut s’ef­fa­cer, lais­sant le vécu cor­po­rel, émo­tion­nel et re­la­tion­nel ac­qué­rir une plus grande im­por­tance.

Ce pro­ces­sus peut être sou­te­nu par la confiance, une in­fluence réelle sur le dé­rou­le­ment, la sta­bi­li­té de l’ac­cord, la li­si­bi­li­té de l’autre per­sonne, le rythme, le tou­cher et l’ex­pé­rience ré­pé­tée que les li­mites ex­pri­mées ont des consé­quences. Il ne naît tou­te­fois pas de l’ac­tion d’un unique mé­ca­nisme bio­lo­gique et ne peut être ré­duit ni à l’oxy­to­cine, ni au nerf vague, ni à l’in­hi­bi­tion d’une ré­gion spé­ci­fique du cer­veau, ni à une simple dé­ci­sion de « ces­ser de contrô­ler ».

L’ab­sorp­tion pro­gres­sive n’est pas uni­ver­selle, elle ne peut être for­cée, et sa pro­fon­deur ne consti­tue pas une me­sure de la qua­li­té de la re­la­tion ou de l’ex­pé­rience. Pa­ral­lè­le­ment, il est im­pos­sible de la dis­tin­guer de ma­nière fiable, sur la seule base des ma­ni­fes­ta­tions ex­té­rieures, des états qui sur­gissent en cas de forte in­ten­si­té, de fa­tigue ou de li­mi­ta­tion de la ca­pa­ci­té à trai­ter de nou­velles in­for­ma­tions.