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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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Jeune fille devant le miroir

Consentement et éthique : quand la signification relationnelle d’une expérience change unilatéralement

S’engager avec une personne émotionnellement impliquée : où commence la responsabilité éthique.

 · 28 min de lecture

Note personnelle

Ce su­jet n’est pas pu­re­ment théo­rique pour moi. Je l’écris à un mo­ment où je sens que je dois of­frir à l’une des per­sonnes les plus proches de ma vie un es­pace réel et libre pour dé­ci­der si — et le cas échéant, à quelles condi­tions — elle sou­haite pour­suivre notre che­min en­semble. Il m’est dif­fi­cile d’ou­vrir ce su­jet pré­ci­sé­ment parce qu’il me touche de ma­nière exis­ten­tielle. Et pour cette rai­son même, il me semble im­por­tant de pu­blier ce texte.

Si le fon­de­ment de ce que nous par­ta­geons est la confiance, la sin­cé­ri­té dans ce que cha­cun res­sent vrai­ment et dans la me­sure où il peut ou veut l’ex­pri­mer, ain­si que la ca­pa­ci­té à prendre des dé­ci­sions en ayant conscience de la réa­li­té, alors il ne suf­fit pas, se­lon moi, de par­ler de li­ber­té et de consen­te­ment uni­que­ment lorsque leurs consé­quences ne sont pas dou­lou­reuses. Nous de­vons être ca­pables de po­ser des ques­tions dont la ré­ponse hon­nête peut si­gni­fier la perte de quelque chose ou de quel­qu’un d’im­men­sé­ment im­por­tant. Et nous de­vons ad­mettre que la pos­si­bi­li­té même de dire « non », de chan­ger les condi­tions ou de par­tir fait par­tie in­té­grante de la li­ber­té que nous pré­ten­dons ac­cor­der à l’autre.

En même temps, je tiens à pré­ci­ser clai­re­ment que la dy­na­mique re­la­tion­nelle que j’ana­lyse dans cer­taines par­ties de ce texte n’est pas iden­tique à celle que je vis ac­tuel­le­ment dans ma propre vie. Cet ar­ticle s’ins­pire éga­le­ment d’autres si­tua­tions, d’autres équi­libres de pou­voir et d’autres formes de dé­pen­dance re­la­tion­nelle que ceux qui existent entre moi et la per­sonne que j’ai à l’es­prit en écri­vant ces lignes. Le texte qui suit n’est pas la des­crip­tion ca­chée de notre re­la­tion.

Pour­tant, la seule prise de conscience que j’avais be­soin d’écrire ce texte m’a bri­sée. Car même si les dy­na­miques concrètes dif­fèrent, la ques­tion sous-ja­cente reste trou­blante de proxi­mi­té : com­ment sa­voir si la per­sonne à nos cô­tés choi­sit vé­ri­ta­ble­ment, et ne se contente pas d’ac­cep­ter quelque chose qu’elle a le sen­ti­ment de de­voir to­lé­rer pour ne pas perdre une re­la­tion, une in­ti­mi­té ou un être cher ?

J’ai­me­rais pou­voir ré­pondre à d’autres ques­tions dans ce texte. Quand de­vons-nous as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té du fait que notre de­gré d’in­dis­po­ni­bi­li­té blesse un proche ? Et quelles en ti­rer comme conclu­sions ? Mais je ne le sais pas. Je ne peux of­frir que des ques­tions que cha­cun doit ré­soudre par lui-même — ou ad­mettre qu’il n’en connaît pas la ré­ponse.

Ce texte est donc aus­si ma ten­ta­tive de po­ser plus pré­ci­sé­ment les ques­tions aux­quelles un simple « nous avons tous les deux consen­ti » ne suf­fit pas à ré­pondre.

Quand la même expérience ne signifie pas la même chose

Le shi­ba­ri peut créer un type d’in­ti­mi­té très spé­ci­fique. L’at­ten­tion concen­trée, la confiance, le tou­cher, la vul­né­ra­bi­li­té, le soin, l’af­ter­care, l’in­ten­si­té vé­cue en­semble et la ré­pé­ti­tion d’un cer­tain ri­tuel peuvent re­vê­tir une pro­fonde si­gni­fi­ca­tion re­la­tion­nelle pour une per­sonne. Pour l’autre, ils peuvent être tout aus­si réels et im­por­tants, mais si­gni­fier autre chose.

Le soin ne doit pas né­ces­sai­re­ment si­gni­fier un in­té­rêt ro­man­tique. L’at­ten­tion in­tense ne doit pas né­ces­sai­re­ment si­gni­fier l’ex­clu­si­vi­té. La confiance nouée pen­dant une ses­sion ne se pro­longe pas au­to­ma­ti­que­ment en de­hors de celle-ci sous la même forme. Et le fait qu’une per­sonne vive un mo­ment comme ex­cep­tion­nel­le­ment in­time ne si­gni­fie pas que l’autre vit ce même mo­ment de la même ma­nière. Le sens per­son­nel n’est pas au­to­ma­ti­que­ment un sens par­ta­gé.

Le pro­blème sur­git au mo­ment où nous com­men­çons à uti­li­ser notre propre vécu comme preuve du monde in­té­rieur de l’autre. « C’était in­tense entre nous » peut im­per­cep­ti­ble­ment se trans­for­mer en « cela a dû si­gni­fier la même chose pour lui ou pour elle ». Un sen­ti­ment fort est réel en tant que sen­ti­ment. Il n’est ce­pen­dant pas au­to­ma­ti­que­ment la preuve d’une ré­ci­pro­ci­té.

L’in­verse est tout aus­si im­por­tant : le fait que l’autre per­sonne com­prenne l’ex­pé­rience dif­fé­rem­ment n’an­nule ni ne dé­va­lo­rise mon propre vécu. Si une ses­sion a été pro­fon­dé­ment in­time pour moi, elle ne de­vient pas ré­tro­ac­ti­ve­ment moins in­time sim­ple­ment parce qu’elle re­vê­tait un autre sens pour l’autre per­sonne. Ce qui change, c’est uni­que­ment les conclu­sions que je peux en ti­rer sur elle et sur notre re­la­tion.

Lors d’une ren­contre unique, une telle asy­mé­trie peut res­ter une ex­pé­rience close. Mais chez des per­sonnes qui s’at­tachent de ma­nière ré­pé­tée, le même dé­ca­lage peut se pro­lon­ger ses­sion après ses­sion et ac­cu­mu­ler peu à peu de l’es­poir, de la frus­tra­tion, un sen­ti­ment d’obli­ga­tion ou des at­tentes qui n’ont ja­mais été vé­ri­ta­ble­ment par­ta­gées. C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi, dans une col­la­bo­ra­tion à long terme, la ques­tion du cadre re­la­tion­nel de­vient éthi­que­ment plus si­gni­fi­ca­tive.

Quand le consentement seul ne suffit pas

La si­gni­fi­ca­tion re­la­tion­nelle uni­la­té­rale ne sou­lève pas seule­ment la ques­tion de sa­voir si les deux per­sonnes ac­ceptent une ses­sion pré­cise. Elle ouvre une ques­tion plus dif­fi­cile : est-il éthique de conti­nuer dans une cer­taine dy­na­mique si je sais que, pour l’autre per­sonne, le lien par­ta­gé a une im­por­tance af­fec­tive ou re­la­tion­nelle net­te­ment plus grande que je ne suis dis­po­sé ou ca­pable de lui rendre ?

La vul­né­ra­bi­li­té af­fec­tive d’une per­sonne ne si­gni­fie pas qu’elle perd son au­to­no­mie. Une per­sonne peut être amou­reuse, seule, tra­ver­ser une pé­riode dif­fi­cile ou être pro­fon­dé­ment at­ta­chée à un par­te­naire par­ti­cu­lier, tout en étant plei­ne­ment ca­pable de dé­ci­der de son corps et de sa­voir si elle sou­haite une nou­velle ses­sion.

Il se­rait pa­ter­na­liste de sup­po­ser qu’un fort in­ves­tis­se­ment af­fec­tif an­nule au­to­ma­ti­que­ment la ca­pa­ci­té de consen­te­ment. En même temps, il se­rait tout aus­si pro­blé­ma­tique de faire comme si la si­tua­tion af­fec­tive d’une per­sonne ne pou­vait pas in­fluen­cer les condi­tions dans les­quelles son consen­te­ment se forme.

Le shi­ba­ri par­ta­gé peut être l’un des rares en­droits où une per­sonne fait l’ex­pé­rience du tou­cher, de l’at­ten­tion, de l’ac­cep­ta­tion ou d’une pro­fonde proxi­mi­té. Une ses­sion sup­plé­men­taire peut alors ne plus si­gni­fier seule­ment l’op­por­tu­ni­té de tra­vailler à nou­veau avec la corde. Elle peut être si­mul­ta­né­ment un moyen de res­ter proche d’une per­sonne pré­cise.

D’un autre côté, il peut y avoir quel­qu’un à qui cette col­la­bo­ra­tion convient ex­cep­tion­nel­le­ment bien. La dy­na­mique de tra­vail est fluide. Il y a une confiance tech­nique. Ils peuvent créer en­semble un tra­vail es­thé­ti­que­ment in­té­res­sant. La per­sonne liée to­lère un tra­vail exi­geant, ré­agit d’une ma­nière qui convient au rig­ger ou à la rig­gerse, ou leurs corps et leurs styles de tra­vail se com­plètent bien. Il n’y a rien de mal en soi à tout cela.

Les gens entrent dans des re­la­tions avec des be­soins dif­fé­rents et en re­tirent quelque chose. Le rig­ger ou la rig­gerse peut vou­loir créer, ex­pé­ri­men­ter, pho­to­gra­phier ou dé­ve­lop­per sa tech­nique. La per­sonne liée peut vou­loir de l’in­ten­si­té, de l’ex­pé­rience, du soin, de l’at­ten­tion, de la proxi­mi­té ou pré­ci­sé­ment l’op­por­tu­ni­té de tra­vailler avec une per­sonne spé­ci­fique.

Des mo­ti­va­tions dif­fé­rentes ne sont pas au­to­ma­ti­que­ment in­éthiques. La ques­tion éthique com­mence à chan­ger lors­qu’une par­tie ob­tient ce qu’elle veut pré­ci­sé­ment parce que l’autre est af­fec­ti­ve­ment at­ta­chée d’une ma­nière qui lui rend dif­fi­cile de par­tir ou de chan­ger les condi­tions.

Il n’est donc pas tou­jours utile de se de­man­der sim­ple­ment si quel­qu’un « ex­ploite » l’autre. Une telle ques­tion di­vise trop ra­pi­de­ment les rôles en cou­pable et vic­time et ou­blie que les re­la­tions hu­maines sont consi­dé­ra­ble­ment plus com­plexes. Il est plus pré­cis de se de­man­der ce que cha­cun sait de la dy­na­mique qui émerge et ce qu’il fait de ce sa­voir.

Il y a une dif­fé­rence entre une si­tua­tion où les deux savent que pour l’un, la col­la­bo­ra­tion a prin­ci­pa­le­ment un sens créa­tif et pour l’autre aus­si un sens af­fec­tif, où ils par­viennent à nom­mer cette asy­mé­trie et dé­cident tous deux de conti­nuer, et une si­tua­tion où l’une des per­sonnes laisse dé­li­bé­ré­ment l’es­poir re­la­tion­nel de l’autre flou, parce que cet es­poir pré­ci­sé­ment aide à main­te­nir sa dis­po­ni­bi­li­té.

Il n’est pas né­ces­saire qu’il y ait de men­songe ex­pli­cite. Par­fois, il suf­fit de lais­ser flot­ter un « peut-être un jour ».

Si une per­sonne sait au fond qu’elle ne veut pas de re­la­tion, mais sait en même temps qu’ex­pri­mer cette réa­li­té clai­re­ment pour­rait si­gni­fier la fin ou la res­tric­tion de la col­la­bo­ra­tion, il peut être très ten­tant de res­ter éva­sif. L’am­bi­guï­té ne de­vient alors plus une simple ab­sence d’in­for­ma­tion. Elle com­mence à rem­plir une fonc­tion.

C’est pré­ci­sé­ment là que l’am­bi­guï­té elle-même peut de­ve­nir un ins­tru­ment de pou­voir.

Il existe pour­tant une dif­fé­rence fon­da­men­tale entre une telle am­bi­guï­té et une in­cer­ti­tude sin­cère. Per­sonne ne peut ga­ran­tir l’ave­nir de ses propres sen­ti­ments. « Je ne sais pas ce que tout cela va don­ner » peut être une ré­ponse par­fai­te­ment hon­nête. C’est tout autre chose que de dire « je sais que je ne veux pas de cela, mais je ne veux pas le dire trop clai­re­ment, car l’autre per­sonne ris­que­rait de ne plus être dis­po­nible ».

Ce qui est éthi­que­ment si­gni­fi­ca­tif, ce n’est pas de sa­voir si une per­sonne peut pré­dire l’ave­nir. Ce qui compte, c’est de sa­voir si elle com­mu­nique hon­nê­te­ment ce qu’elle sait d’elle-même en ce mo­ment. C’est pour­quoi par­fois la ques­tion « Cette per­sonne a-t-elle dit oui ? » ne suf­fit pas. Il faut aus­si se de­man­der : « À quoi croit-elle dire oui ? » et « Qu’est-ce que je re­tire de son consen­te­ment ? »

Quand nous savons que ce que nous offrons ne suffit pas

Une si­tua­tion en­core plus dif­fi­cile sur­vient lorsque le cadre re­la­tion­nel est clair. Nous ne pro­met­tons rien, nous ne créons au­cune fausse illu­sion d’un ave­nir ro­man­tique et pour­tant nous sa­vons que ce que nous sommes en me­sure d’of­frir ne suf­fit pas à l’autre per­sonne.

Une per­sonne peut très bien com­prendre ce qu’est la re­la­tion et pour­tant sou­hai­ter qu’elle soit da­van­tage. Elle peut ac­cep­ter la forme ac­tuelle de la proxi­mi­té tout en res­sen­tant son manque. Même cela ne si­gni­fie pas au­to­ma­ti­que­ment que la re­la­tion doit s’ar­rê­ter. Les gens ont le droit de res­ter dans des re­la­tions qui ne sa­tis­font pas cha­cun de leurs be­soins. Ils peuvent vou­loir plus et en même temps vou­loir sin­cè­re­ment ce qui existe déjà. Un dé­sir in­as­sou­vi ne si­gni­fie pas au­to­ma­ti­que­ment que la proxi­mi­té ac­tuelle n’a pas de va­leur.

Pour­tant, là aus­si, il existe une li­mite au-delà de la­quelle le simple ap­pel à l’au­to­no­mie peut de­ve­nir trop confor­table.

Il y a une dif­fé­rence entre « je sais que l’autre per­sonne vou­drait plus, mais elle est ca­pable d’ac­cep­ter ce qui existe réel­le­ment entre nous » et « je vois que la forme ac­tuelle de la re­la­tion ne lui suf­fit pas à long terme et qu’elle y reste prin­ci­pa­le­ment parce que l’al­ter­na­tive si­gni­fie me perdre com­plè­te­ment ».

À un tel mo­ment, il ne suf­fit plus de dire : « Ça a été dit. » La li­mite peut être par­fai­te­ment claire, et pour­tant nous pou­vons voir que l’autre per­sonne uti­lise chaque nou­velle proxi­mi­té pour en­tre­te­nir l’es­poir d’un chan­ge­ment et n’a en réa­li­té pas ac­cep­té le cadre ac­tuel comme dé­fi­ni­tif.

La clar­té for­melle peut alors de­ve­nir un ali­bi tout comme le consen­te­ment for­mel. Je ne mens sur rien et ne pro­mets rien, et pour­tant j’ac­cepte les avan­tages d’une re­la­tion que je sais que l’autre per­sonne su­bit prin­ci­pa­le­ment pour ne pas perdre ne se­rait-ce que la part de proxi­mi­té qu’elle pos­sède.

Le fac­teur dé­ci­sif n’est donc pas le dés­équi­libre des be­soins en soi, mais le fait de sa­voir si une per­sonne peut vivre la re­la­tion comme pré­cieuse dans sa forme réelle, ou si elle la vit prin­ci­pa­le­ment comme une salle d’at­tente pour quelque chose qui n’ar­rive pas.

Il faut po­ser une autre ques­tion : que fais-je de la conscience que ce que j’offre ne suf­fit pas à l’autre ? Et même à cette ques­tion, il n’y a peut-être pas de ré­ponse im­mé­diate.

Par­fois, quelque chose ne suf­fit pas à une per­sonne sur le mo­ment, et pour­tant, avec le temps, elle dé­couvre qu’elle peut vou­loir la forme ac­tuelle de la re­la­tion pour elle-même. Elle peut avoir be­soin de faire le deuil d’une pos­si­bi­li­té qui ne se réa­li­se­ra pas. Elle peut consta­ter que ses sen­ti­ments ont chan­gé de forme. Elle peut de­ve­nir ca­pable de sé­pa­rer la va­leur de ce qui existe réel­le­ment entre deux per­sonnes de l’es­poir de ce qui pour­rait un jour ad­ve­nir.

De même, elle peut dé­cou­vrir qu’elle en est in­ca­pable et que conti­nuer si­gni­fie pour elle ré­ac­ti­ver sans cesse la même dou­leur.

L’ac­tion éthique ne consiste donc pas à dé­ci­der à l’avance la­quelle de ces is­sues se pro­dui­ra. Elle consiste plu­tôt à créer les condi­tions dans les­quelles on peut dé­cou­vrir hon­nê­te­ment la­quelle est la vraie.

L’autonomie n’est pas se dérober à ses responsabilités

« C’est un adulte et il/elle dé­cide par lui-même/elle-même » peut être une phrase vraie. Ce n’est pour­tant pas une ré­ponse com­plète à la ques­tion éthique.

L’au­to­no­mie d’une autre per­sonne ne si­gni­fie pas que je n’ai au­cune res­pon­sa­bi­li­té dans mes propres actes ou dans les in­for­ma­tions dont je dis­pose concer­nant la dy­na­mique entre nous.

C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai là où une per­sonne dis­pose d’une plus grande ex­pé­rience, a plus d’in­fluence sur la forme du contact ou per­çoit mieux ce qui se joue entre eux. Dans le shi­ba­ri, cette in­éga­li­té peut être am­pli­fiée par le fait que le rig­ger ou la rig­gerse dé­ter­mine dans une large me­sure la forme de la ses­sion, l’in­ten­si­té, le rythme, la na­ture du soin et la ma­nière dont le contact com­mence et se ter­mine.

Cela ne si­gni­fie pas que le rig­ger ou la rig­gerse est res­pon­sable des émo­tions de la per­sonne liée. Cela a été dit de nom­breuses ma­nières. Cela si­gni­fie en re­vanche qu’on ne peut pas to­ta­le­ment sé­pa­rer son au­to­no­mie de sa propre part dans l’en­vi­ron­ne­ment où se prennent ses dé­ci­sions.

Par exemple, lors­qu’une per­sonne manque d’ac­cès à la proxi­mi­té, un in­di­vi­du par­ti­cu­lier peut de­ve­nir l’une de ses prin­ci­pales sources, la ren­dant beau­coup plus dis­po­sée à ac­cep­ter des condi­tions qu’elle re­fu­se­rait en temps nor­mal, car le coût de ce « non » est sub­jec­ti­ve­ment très éle­vé pour elle.

La ques­tion éthique ne concerne donc pas seule­ment la ca­pa­ci­té à re­fu­ser.

Elle concerne aus­si ce que cette per­sonne per­drait en re­fu­sant.

En même temps, ce se­rait une er­reur de bas­cu­ler dans l’ex­trême in­verse et de com­men­cer à pro­té­ger toute per­sonne plus in­ves­tie af­fec­ti­ve­ment contre ses propres dé­ci­sions. L’au­to­no­mie in­clut éga­le­ment le droit d’en­trer dans des re­la­tions qui ne sont pas par­fai­te­ment sy­mé­triques. Elle in­clut le droit d’es­sayer de voir si quelque chose me suf­fit. Elle in­clut le droit de prendre une dé­ci­sion que l’autre per­sonne re­met en ques­tion.

Le pro­blème éthique n’est pas l’asy­mé­trie en soi.

C’est plu­tôt la si­tua­tion où le choix d’une per­sonne re­pose sur une illu­sion que l’autre en­tre­tient consciem­ment, ou lorsque l’autre voit que les condi­tions de la re­la­tion em­pêchent sys­té­ma­ti­que­ment toute pos­si­bi­li­té réelle de ré­éva­luer ce choix, et qu’il en tire pro­fit.

C’est pour­quoi il peut par­fois être tout à fait éthique de conti­nuer à at­ta­cher, même si la col­la­bo­ra­tion a un sens dif­fé­rent pour cha­cun. Mais la condi­tion n’est pas seule­ment le consen­te­ment. C’est aus­si une clar­té suf­fi­sante, un vé­ri­table es­pace pour chan­ger d’avis, la pos­si­bi­li­té d’ar­rê­ter sans ma­ni­pu­la­tion et la vo­lon­té des deux d’ac­cep­ter un ré­sul­tat qu’ils ne sou­haitent peut-être pas pour eux-mêmes.

Quand le sens change en cours de route

Jus­qu’à pré­sent, on a pu par­ler de la si­tua­tion comme si l’asy­mé­trie exis­tait dès le dé­but et qu’il suf­fi­sait de la dé­cou­vrir et de la nom­mer. Or, les re­la­tions ne sont pas sta­tiques.

Leur si­gni­fi­ca­tion peut chan­ger.

Quel­qu’un peut en­trer dans une col­la­bo­ra­tion comme dans une ex­pé­rience pu­re­ment créa­tive ou cor­po­relle et, des mois plus tard, dé­cou­vrir qu’elle a com­men­cé à si­gni­fier une pro­fonde in­ti­mi­té af­fec­tive. Un autre peut res­sen­tir au dé­part un fort at­ta­che­ment per­son­nel qui se trans­forme avec le temps en ami­tié ou en re­la­tion pu­re­ment pro­fes­sion­nelle. Le chan­ge­ment peut sur­ve­nir chez une per­sonne, chez les deux en même temps ou chez cha­cun dans une di­rec­tion dif­fé­rente.

Et sou­vent, on ne re­marque pas le mo­ment exact où cela se pro­duit.

En cela, la dé­rive du cadre re­la­tion­nel est plus dif­fi­cile qu’une asy­mé­trie connue. Une per­sonne peut être convain­cue pen­dant un cer­tain temps qu’elle veut exac­te­ment la même chose qu’il y a quelques mois, car son propre com­por­te­ment reste in­chan­gé. Ce n’est que plus tard qu’elle réa­lise qu’elle at­tend les mes­sages dif­fé­rem­ment, que les ses­sions comptent da­van­tage pour elle, qu’elle est ja­louse, qu’elle a be­soin de quelque chose de l’af­ter­care dont elle n’avait pas be­soin avant, ou qu’à l’in­verse, l’in­ten­si­té qu’elle re­cher­chait au­pa­ra­vant est de­ve­nue épui­sante.

La connais­sance de soi ar­rive avec un re­tard.

C’est pour­quoi tout aveu tar­dif de chan­ge­ment n’est pas la preuve d’une in­sin­cé­ri­té. Par­fois, la per­sonne ne sa­vait vrai­ment pas.

Le même pro­blème existe du côté du rig­ger. Il peut conti­nuer à pro­di­guer les mêmes gestes de soin, à me­ner des ses­sions si­mi­laires et à uti­li­ser le même mode de com­mu­ni­ca­tion alors que ses propres mo­ti­va­tions changent pro­gres­si­ve­ment. Il peut com­men­cer à avoir be­soin de la ré­ac­tion de l’autre per­sonne pour son propre sen­ti­ment de va­leur, créer une dé­pen­dance af­fec­tive sur sa dis­po­ni­bi­li­té, ou consta­ter qu’un be­soin de contrôle a pris un autre rôle dans la dy­na­mique qu’au­pa­ra­vant.

Pour­tant, en sur­face, tout peut pa­raître iden­tique.

Cela pose un pro­blème par­ti­cu­lier. Dans une re­la­tion, nous ne com­mu­ni­quons pas seule­ment par des mots. Nous li­sons le sens à tra­vers le com­por­te­ment, la ré­gu­la­ri­té, l’in­ten­si­té, le tou­cher, le soin et les ri­tuels ré­pé­tés. Si la forme reste la même alors que sa si­gni­fi­ca­tion in­terne a chan­gé pour l’une des per­sonnes, l’autre n’a peut-être au­cun moyen de re­con­naître ce dé­pla­ce­ment.

C’est pour­quoi, dans une dy­na­mique à long terme, il ne suf­fit pas d’être hon­nête une seule fois au dé­but. Il faut être prêt à vé­ri­fier pé­rio­di­que­ment si ce qui était vrai alors l’est en­core au­jourd’hui.

Le confort de l’ignorance consentie

Il existe pour­tant une dif­fé­rence entre ne pas re­mar­quer un chan­ge­ment et trou­ver avan­ta­geux de ne pas le voir.

Une per­sonne af­fec­ti­ve­ment at­ta­chée peut avoir des rai­sons de ne pas nom­mer son propre dé­pla­ce­ment pen­dant long­temps. Si le shi­ba­ri par­ta­gé est l’une de ses prin­ci­pales sources de tou­cher, de ré­gu­la­tion, de proxi­mi­té ou d’ac­cep­ta­tion, s’avouer un chan­ge­ment pour­rait si­gni­fier me­na­cer l’ac­cès à quelque chose dont elle a déses­pé­ré­ment be­soin. Elle ne ment peut-être pas consciem­ment ; elle peut se convaincre long­temps qu’« elle gère en­core » parce que l’al­ter­na­tive est trop dou­lou­reuse.

Un aveu­gle­ment confor­table peut fonc­tion­ner de la même ma­nière de l’autre côté. Ac­cep­ter ce qui se passe pour­rait si­gni­fier chan­ger une col­la­bo­ra­tion pro­fon­dé­ment sa­tis­fai­sante, ou­vrir une dis­cus­sion dif­fi­cile ou ris­quer sa fin. Les li­mites de l’em­pa­thie sont réelles et per­sonne ne lit dans les pen­sées. Pour­tant, il y a une dif­fé­rence entre quelque chose d’in­con­nais­sable et le fait qu’il ne soit guère avan­ta­geux de re­gar­der de près.

Plus je re­tire d’avan­tages d’une cer­taine dy­na­mique, plus il est cru­cial de se de­man­der si quelque chose est vrai­ment in­vi­sible, ou si y re­gar­der de plus près au­rait un coût.

La si­tua­tion est par­ti­cu­liè­re­ment pro­blé­ma­tique lorsque la per­sonne liée est per­çue prin­ci­pa­le­ment comme quel­qu’un sur qui l’on peut s’en­traî­ner tech­ni­que­ment, tan­dis que les ré­per­cus­sions re­la­tion­nelles du shi­ba­ri ré­pé­té sont consciem­ment igno­rées. S’il est évident que la proxi­mi­té au sein de la ses­sion a ac­quis une im­por­tance af­fec­tive ma­jeure pour la per­sonne liée, et que pour­tant la col­la­bo­ra­tion se pour­suit prin­ci­pa­le­ment parce que le rig­ger ou la rig­gerse ap­pré­cie son corps, sa dis­po­ni­bi­li­té ou sa ca­pa­ci­té à sup­por­ter des pos­tures exi­geantes, il n’est plus hon­nête de se ca­cher der­rière la phrase « c’est juste de l’en­traî­ne­ment ».

À ce mo­ment-là, la per­sonne liée com­mence vé­ri­ta­ble­ment à de­ve­nir un ma­té­riel d’en­traî­ne­ment. Non pas parce que quel­qu’un ap­prend quelque chose sur son corps, mais parce que son propre vécu est consi­dé­ré comme un sous-pro­duit in­dé­si­rable tant qu’elle reste suf­fi­sam­ment dis­po­nible pour les be­soins de l’autre par­tie. Et si c’est pré­ci­sé­ment son at­ta­che­ment af­fec­tif qui aide à main­te­nir cette dis­po­ni­bi­li­té, il s’agit d’ins­tru­men­ta­li­sa­tion : le rig­ger ou la rig­gerse tire une va­leur tech­nique, es­thé­tique ou créa­tive d’un lien dont il ou elle sait si­mul­ta­né­ment qu’il cause de la dou­leur à la per­sonne liée ou la main­tient dans quelque chose qui ne lui suf­fit pas.

Le consen­te­ment à la ses­sion sui­vante ne blan­chit pas au­to­ma­ti­que­ment un tel com­por­te­ment. Si quel­qu’un pro­fite sciem­ment de l’at­ta­che­ment d’une autre per­sonne et en ignore les consé­quences pré­ci­sé­ment parce que leur re­con­nais­sance me­na­ce­rait un ac­cès com­mode à son corps, ce n’est pas du res­pect de l’au­to­no­mie. C’est l’ex­ploi­ta­tion de sa vul­né­ra­bi­li­té.

Quand le shibari commence à porter plus qu’il ne peut

Le shi­ba­ri pos­sède une com­po­sante so­ma­tique et re­la­tion­nelle très forte. Un es­pace sé­cu­ri­sant, une at­ten­tion concen­trée, un contact phy­sique, une ex­pé­rience par­ta­gée in­tense et un soin après la ses­sion peuvent avoir un ef­fet pro­fon­dé­ment ré­gu­la­teur. C’est l’une des choses qui peuvent rendre le shi­ba­ri ex­cep­tion­nel­le­ment pré­cieux. Des pro­blèmes peuvent sur­ve­nir lorsque cet es­pace spé­ci­fique de­vient pro­gres­si­ve­ment presque le seul en­droit où une per­sonne ob­tient quelque chose d’es­sen­tiel : le tou­cher, un sen­ti­ment de sé­cu­ri­té, la va­li­da­tion de sa propre va­leur, la ré­gu­la­tion émo­tion­nelle ou une pro­fonde proxi­mi­té.

Alors, le sens de la ses­sion peut se trans­for­mer im­per­cep­ti­ble­ment.

Il ne s’agit plus seule­ment de vou­loir at­ta­cher. Une per­sonne peut com­men­cer à avoir be­soin de la ses­sion pour ac­cé­der à un in­di­vi­du ou à un état sans le­quel elle se sent net­te­ment plus mal. Le rig­ger peut alors se re­trou­ver — sans au­cun ac­cord préa­lable — dans un rôle qu’il n’a ja­mais ac­cep­té : ré­gu­la­teur prin­ci­pal de l’an­xié­té, fi­gure prin­ci­pale de sou­tien ou seule source dis­po­nible de contact phy­sique plus pro­fond.

Une telle si­tua­tion ne si­gni­fie pas né­ces­sai­re­ment qu’il faut tout ar­rê­ter im­mé­dia­te­ment. C’est en re­vanche une bonne rai­son d’ar­rê­ter de faire sem­blant de rien.

Le pro­blème ne ré­side peut-être pas dans l’in­ten­si­té du shi­ba­ri lui-même. Il ré­side peut-être dans la fonc­tion qu’il a com­men­cée à rem­plir dans la vie de l’un d’eux.

Et c’est pré­ci­sé­ment là que peut s’ou­vrir une im­por­tante pos­si­bi­li­té de chan­ge­ment. L’ob­jec­tif ne doit pas né­ces­sai­re­ment être de re­ti­rer à quel­qu’un ce qui l’aide. Il peut s’agir d’élar­gir le monde au­tour de cela : de cher­cher d’autres sources de proxi­mi­té, de sou­tien, de ré­gu­la­tion et de contact afin qu’au­cune ses­sion unique et au­cun in­di­vi­du unique n’aient à por­ter tout le poids de ces be­soins.

Pa­ra­doxa­le­ment, cela peut même sau­ver la col­la­bo­ra­tion elle-même.

Pourquoi un examen périodique est indispensable

Si le sens d’une re­la­tion peut dé­ri­ver, un ac­cord unique au dé­part ne suf­fit pas. Cela ne si­gni­fie pas qu’il faille pro­cé­der à un au­dit émo­tion­nel avant chaque ses­sion ni ana­ly­ser chaque nuance de sen­ti­ment. Il est plus ju­di­cieux de créer un en­vi­ron­ne­ment où la ré­éva­lua­tion oc­ca­sion­nelle du cadre est nor­male.

Pas né­ces­sai­re­ment « est-ce que tout est en­core exac­te­ment pa­reil ? », mais plu­tôt : « Est-ce que c’est tou­jours quelque chose que nous vou­lons faire exac­te­ment comme ça ? »

Une telle dis­cus­sion per­met d’ex­pri­mer un chan­ge­ment en­core flou : « Je ne sais pas exac­te­ment ce qui se passe, mais j’ai l’im­pres­sion que cela com­mence à si­gni­fier autre chose pour moi. » Il ne doit pas s’agir d’un ul­ti­ma­tum ni exi­ger une dé­ci­sion im­mé­diate. Son im­por­tance ré­side dans le fait qu’il donne au chan­ge­ment un es­pace lé­gi­time avant qu’il ne dé­rape en conflit ou en si­tua­tion in­te­nable.

À qui appartient le passé

Lorsque le sens d’une re­la­tion change, l’in­ter­pré­ta­tion du pas­sé change sou­vent avec lui. Une per­sonne peut sen­tir ré­tros­pec­ti­ve­ment que quelque chose comp­tait déjà plus pour elle à l’époque, ou au contraire qu’elle lui a ac­cor­dé une im­por­tance qu’elle ne res­sent plus au­jourd’hui.

Une telle ré­éva­lua­tion n’a pas be­soin d’être mal­hon­nête. Une nou­velle connais­sance de soi peut réel­le­ment mo­di­fier la fa­çon dont nous com­pre­nons notre propre pas­sé. Mais il est im­por­tant de dis­tin­guer « au­jourd’hui, je com­prends ce qui s’est pas­sé alors au­tre­ment » de « c’est ob­jec­ti­ve­ment ain­si que c’était entre nous à l’époque ».

La pre­mière for­mu­la­tion est un té­moi­gnage sur sa propre ex­pé­rience. La se­conde parle aus­si pour l’autre per­sonne.

Une ses­sion pas­sée a pu avoir un sens dif­fé­rent pour cha­cun dès l’ins­tant où elle s’est dé­rou­lée. Un chan­ge­ment de pers­pec­tive ul­té­rieur ne donne pas à une per­sonne le droit de ré­écrire le pas­sé par­ta­gé pour les deux. De même, il n’est pas juste d’in­va­li­der la ré­éva­lua­tion ac­tuelle de l’autre sim­ple­ment parce qu’il ou elle nom­mait son ex­pé­rience dif­fé­rem­ment à l’époque.

Le sens per­son­nel n’est pas au­to­ma­ti­que­ment un sens par­ta­gé. Cela vaut pour une ses­sion unique comme pour plu­sieurs an­nées d’his­toire com­mune.

Ce que la proximité non partagée ou ambiguë fait à une personne

Une ré­flexion éthique sur l’asy­mé­trie res­te­rait in­com­plète si l’on ne se pen­chait pas sur les rai­sons pour les­quelles une am­bi­guï­té à long terme peut être si éprou­vante.

Tout le monde ne ré­agit pas de la même ma­nière à une af­fec­tion non par­ta­gée. Toute proxi­mi­té asy­mé­trique ne mène pas à un dom­mage psy­cho­lo­gique. Et un dé­sir in­as­sou­vu en soi n’est ni une ma­la­die ni la preuve d’une re­la­tion mal­saine. Il existe pour­tant des mé­ca­nismes qui aident à ex­pli­quer pour­quoi une proxi­mi­té du­ra­ble­ment am­bi­guë peut être dif­fi­cile.

Lorsque la proxi­mi­té ar­rive de ma­nière in­tense mais ir­ré­gu­lière et dans un contexte stric­te­ment dé­li­mi­té, chaque nou­veau mo­ment fort peut ré­ac­ti­ver l’at­tente. Une per­sonne peut sa­voir ra­tion­nel­le­ment que l’autre ne veut pas de re­la­tion, et pour­tant une nou­velle ses­sion pro­fonde, un af­ter­care tendre ou un geste per­son­nel rouvrent la ques­tion : « Et si quelque chose avait chan­gé ? »

L’am­bi­guï­té peut nour­rir la ru­mi­na­tion : re­jouer des conver­sa­tions et des ses­sions pas­sées, cher­cher un sens dans les gestes et ten­ter de trou­ver une cer­ti­tude là où il n’y en a pas. La per­sonne peut alors com­men­cer à amoin­drir ses propres sen­ti­ments pour les adap­ter à la réa­li­té, ou au contraire am­pli­fier la por­tée du com­por­te­ment de l’autre pour adap­ter la réa­li­té à ses sen­ti­ments.

C’est pour­quoi la clar­té est im­por­tante. Elle ne si­gni­fie pas né­ces­sai­re­ment un re­jet dé­fi­ni­tif. Deux per­sonnes peuvent sin­cè­re­ment igno­rer où leur re­la­tion va évo­luer. La dif­fé­rence fon­da­men­tale ré­side entre l’in­cer­ti­tude por­tée en­semble par les deux, et l’in­cer­ti­tude por­tée par une seule per­sonne tan­dis que l’autre connaît déjà la ré­ponse.

La pre­mière peut être une au­then­tique ou­ver­ture à l’ave­nir. La se­conde peut être une salle d’at­tente dou­lou­reuse.

Estime de soi, identité et disponibilité

L’asy­mé­trie à long terme peut af­fec­ter la ma­nière dont une per­sonne per­çoit sa propre va­leur. Le risque aug­mente au mo­ment où la dif­fé­rence de sen­ti­ments est in­ter­pré­tée comme un ju­ge­ment sur soi-même : si j’étais meilleur, plus beau, plus in­té­res­sant, plus ex­pé­ri­men­té ou moins exi­geant, peut-être que l’autre res­sen­ti­rait la même chose.

Le dé­ca­lage entre deux per­sonnes se trans­forme alors en une éva­lua­tion de sa propre suf­fi­sance.

Dans le contexte du shi­ba­ri, ce mé­ca­nisme peut être ren­for­cé par le fait que l’ac­cès à la proxi­mi­té est lié à un rôle pré­cis. La per­sonne liée peut avoir le sen­ti­ment que pour pré­ser­ver le contact, elle doit être un bon mo­dèle, res­ter dis­po­nible, sup­por­ter l’in­ten­si­té re­quise, « ne pas faire d’his­toires » ou évi­ter de trop par­ler de be­soins qui dé­passent le cadre conve­nu.

Ac­cep­ter les condi­tions sans bron­cher peut ain­si de­ve­nir le prix à payer pour pré­ser­ver la proxi­mi­té. Et plus cette source de contact est vi­tale, plus il peut être dif­fi­cile d’ad­mettre que la forme ac­tuelle de la re­la­tion ne suf­fit pas.

Conséquences relationnelles et corporelles

Une fixa­tion forte sur une source in­cer­taine de proxi­mi­té peut en­traî­ner des consé­quences re­la­tion­nelles plus larges. L’éner­gie consa­crée à at­tendre, à in­ter­pré­ter et à main­te­nir sa dis­po­ni­bi­li­té pour une re­la­tion peut res­treindre l’es­pace pour des re­la­tions où une plus grande ré­ci­pro­ci­té pour­rait exis­ter.

De plus, l’in­cer­ti­tude re­la­tion­nelle à long terme peut fonc­tion­ner comme un stress in­ter­per­son­nel chro­nique et se ma­ni­fes­ter chez cer­taines per­sonnes par une ten­sion ac­crue, de l’an­xié­té, des troubles du som­meil ou un épui­se­ment phy­sique. Cela ne si­gni­fie pas que chaque re­la­tion in­cer­taine dé­truit une per­sonne. Cela si­gni­fie que l’in­cer­ti­tude n’est pas un état pu­re­ment abs­trait et qu’à long terme, elle peut s’ins­crire dans la psy­ché et dans le corps.

C’est pour­quoi le type d’in­cer­ti­tude pré­sent entre les gens a de l’im­por­tance. Un « je ne sais pas » clair peut être vrai et sup­por­table s’il si­gni­fie vé­ri­ta­ble­ment « je ne sais pas ». Un « peut-être » am­bi­gu est tout autre chose si au fond de lui, il si­gni­fie « non, mais je ne veux pas que tu agisses en consé­quence ».

L’espoir n’est pas le problème

Il se­rait pour­tant trop sim­pliste de conclure de tout cela que l’es­poir est en soi dan­ge­reux et que la seule so­lu­tion éthique à l’asy­mé­trie est la fer­me­ture ra­pide de toutes les op­tions.

L’es­poir fait par­tie des re­la­tions hu­maines.

Les gens changent. Les sen­ti­ments évo­luent. Cer­taines re­la­tions s’ap­pro­fon­dissent, d’autres s’étiolent et d’autres en­core trouvent une forme qu’au­cun des par­ti­ci­pants n’avait an­ti­ci­pée au dé­part. Le pro­blème sur­vient lors­qu’une per­sonne ne par­vient pas à vivre dans le pré­sent de la re­la­tion et ne peut y pour­suivre que par le biais de la vi­sion de sa trans­for­ma­tion fu­ture.

Il y a une dif­fé­rence entre « j’ai de l’es­poir, mais en même temps j’ac­cepte ce qu’il y a entre nous main­te­nant » et « je sup­porte ce qui est main­te­nant uni­que­ment parce que je crois que cela de­vien­dra un jour autre chose ». Le pre­mier peut être de l’ou­ver­ture ; le se­cond est une salle d’at­tente.

Nom­mer hon­nê­te­ment l’asy­mé­trie ne dé­truit pas né­ces­sai­re­ment toute proxi­mi­té. Par­fois, cela per­met à une per­sonne de faire le deuil de la re­la­tion qu’elle ima­gi­nait et de dé­cou­vrir seule­ment en­suite si elle peut vou­loir celle qui existe réel­le­ment. Un sen­ti­ment in­tense peut se trans­for­mer en ami­tié, une col­la­bo­ra­tion peut chan­ger d’in­ten­si­té ou de fré­quence, une pé­riode sans shi­ba­ri peut ai­der — et par­fois il s’avère qu’il est im­pos­sible de conti­nuer.

Même cela n’est pas un échec.

L’es­poir ne doit pas né­ces­sai­re­ment re­po­ser sur l’idée que l’autre per­sonne chan­ge­ra un jour d’avis. Il peut re­po­ser sur la confiance que la vé­ri­té sur des be­soins dif­fé­rents n’a pas à dé­va­lo­ri­ser tout ce qui a été et est réel­le­ment entre deux per­sonnes.

La façade de la collaboration réussie

De plus, ces dy­na­miques ne se pro­duisent pas dans un vide. Dans la com­mu­nau­té shi­ba­ri, une col­la­bo­ra­tion à long terme peut avoir sa propre image pu­blique : pho­to­gra­phies, pro­jets, re­pré­sen­ta­tions ou sim­ple­ment la ré­pu­ta­tion d’un duo bien ac­cor­dé.

Si une col­la­bo­ra­tion a l’air par­faite de l’ex­té­rieur, il peut être plus dif­fi­cile d’ad­mettre que son sens in­terne a chan­gé. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seule­ment la pos­si­bi­li­té de perdre une per­sonne spé­ci­fique, mais aus­si sa place dans la com­mu­nau­té, une iden­ti­té liée à la col­la­bo­ra­tion, les at­tentes des autres ou la peur des ex­pli­ca­tions.

Une dy­na­mique pu­bli­que­ment réus­sie peut ain­si se pour­suivre même lorsque sa réa­li­té pri­vée a l’air dif­fé­rente. Plus le coût so­cial du chan­ge­ment est éle­vé, moins un « oui » for­mel ré­vèle si tout va réel­le­ment bien.

Ce que signifie la responsabilité éthique

Le consen­te­ment for­mel est une condi­tion né­ces­saire à un shi­ba­ri éthique. Il n’est ce­pen­dant pas la seule.

Car il ne ré­pond pas à toutes les ques­tions qui peuvent être es­sen­tielles à une dy­na­mique spé­ci­fique.

À quoi l’autre per­sonne croit-elle dire oui ?

Qu’est-ce que je re­tire de son oui ?

Est-ce que je sais que ce que je lui donne ne lui suf­fit pas ?

Son es­poir est-il une ou­ver­ture vers l’ave­nir, ou la condi­tion sans la­quelle elle ne pour­rait sup­por­ter la forme ac­tuelle de la re­la­tion ?

Et si j’ai re­con­nu un chan­ge­ment, que fais-je de ce sa­voir ?

La res­pon­sa­bi­li­té éthique ne com­mence pas par l’exi­gence que nous nous connais­sions par­fai­te­ment ou que nous soyons ca­pables de lire dans les pen­sées d’au­trui. Elle com­mence là où nous sa­vons vé­ri­ta­ble­ment quelque chose ou avons as­sez de rai­sons de le re­mar­quer. Et elle se pour­suit par ce que nous en fai­sons.

Nous pou­vons nom­mer le chan­ge­ment.

Nous pou­vons fer­mer les yeux des­sus.

Nous pou­vons l’uti­li­ser à notre avan­tage.

Nous pou­vons ten­ter de créer les condi­tions dans les­quelles nous pour­rons tous les deux mieux le com­prendre.

Et nous pou­vons être dis­po­sés à ad­mettre que le ré­sul­tat d’une telle com­pré­hen­sion ne sera pas la conti­nua­tion à tout prix.

L’ob­jec­tif n’est pas de créer une re­la­tion par­fai­te­ment sy­mé­trique. De telles re­la­tions n’existent peut-être même pas.

L’ob­jec­tif n’est pas non plus de pro­té­ger l’autre de chaque dé­cep­tion.

Le sens est de créer les condi­tions dans les­quelles une per­sonne peut dé­ci­der au­tant que pos­sible en fonc­tion de ce qui existe réel­le­ment entre deux per­sonnes, et le moins pos­sible en fonc­tion du be­soin d’ache­ter la proxi­mi­té avec son propre corps, sa dis­po­ni­bi­li­té, son si­lence ou un es­poir qu’elle ne peut pas se per­mettre d’aban­don­ner.

Quand le changement ou la fin ne signifient pas un échec

L’une des choses qui peuvent main­te­nir les gens le plus long­temps dans une dy­na­mique dys­fonc­tion­nelle est l’idée que son chan­ge­ment si­gni­fie que quelque chose a mal tour­né.

Ce n’est pas for­cé­ment le cas.

Une re­la­tion peut être réelle, pré­cieuse et éthique à une cer­taine phase de la vie et ces­ser plus tard de cor­res­pondre à ce dont ses par­ti­ci­pants ont be­soin. Un chan­ge­ment dans le sens du shi­ba­ri par­ta­gé n’an­nule pas ré­tro­ac­ti­ve­ment la va­leur de ce qui s’est pro­duit au­pa­ra­vant ; y mettre fin ne doit pas si­gni­fier conflit, ponts brû­lés ou né­ga­tion de l’his­toire com­mune.

La ma­tu­ri­té dans le consen­te­ment ne se ré­sume pas à sa­voir dire non au mo­ment où l’on ne veut pas de quelque chose. Elle si­gni­fie aus­si être ca­pable d’ad­mettre que quelque chose que l’on a long­temps dé­si­ré n’est plus bon pour soi ou pour l’autre dans sa forme ac­tuelle.

La vé­ri­té n’a pas à être une en­ne­mie. Par­fois elle trans­forme la re­la­tion, par­fois elle y met fin, et par­fois elle en re­tire pré­ci­sé­ment la par­tie qui la ren­dait in­sou­te­nable. Cela peut si­gni­fier que les deux cessent de s’ac­cro­cher à une forme de re­la­tion qui n’existe plus, et ob­tiennent l’op­por­tu­ni­té de dé­cou­vrir ce qui, dans leur lien, est réel même sans elle.