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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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une pièce japonaise avec un éventail et du thé.

Konsent, quand l’expérience prend un sens inattendu

Les sentiments puissent exister sans qu’ils n’engendrent automatiquement d’obligations, de revendications ou d’une nouvelle relation.

 · 14 min de lecture

Même un ac­cord préa­lable ap­pro­fon­di ne sau­rait dé­ter­mi­ner par avance tout ce que les par­ti­ci­pants vont vivre au cours d’une ses­sion. Ils peuvent par exemple conve­nir que l’ex­pé­rience ne sera ni éro­tique, ni sexuelle, ni ro­man­tique, ni re­la­tion­nelle, et un tel pacte per­met de cir­cons­crire la na­ture des contacts, de la com­mu­ni­ca­tion et des ac­tions par­ta­gées. En re­vanche, il ne peut ga­ran­tir qu’il ne sur­gi­ra pas dans le corps ou l’es­prit de l’un ou l’autre une ex­ci­ta­tion, une as­so­cia­tion éro­tique ou toute autre si­gni­fi­ca­tion qui n’avait pas été pré­mé­di­tée. Nulle en­tente ne sau­rait pré­dire la co­lo­ra­tion que la ses­sion re­vê­ti­ra peu à peu dans le for in­té­rieur de cha­cun.

Du­rant la ses­sion, il n’est pas ex­clu d’être sur­pris par une ac­ti­va­tion phy­sique, un écho éro­tique, un sen­ti­ment aigu de vul­né­ra­bi­li­té, de proxi­mi­té, de sé­cu­ri­té, d’aban­don, de confiance ou de fu­sion af­fec­tive. Contre toute at­tente, l’ex­pé­rience peut se tein­ter d’une di­men­sion ro­man­tique ou re­la­tion­nelle. À l’in­verse, tel autre in­di­vi­du dé­cou­vri­ra qu’une cer­taine forme d’in­ti­mi­té se ré­vèle en fin de compte trop per­son­nelle à ses yeux, ou qu’il re­fuse de la par­ta­ger avec cette per­sonne pré­cise.

Signification intime et signification partagée ne font pas bon ménage

De tels glis­se­ments n’ont nul­le­ment vo­ca­tion à être ré­ci­proques. Une seule et même ses­sion peut ren­voyer à des réa­li­tés aux an­ti­podes pour deux per­sonnes : pour l’une, elle de­meu­re­ra une col­la­bo­ra­tion tech­nique, es­thé­tique, cor­po­relle ou ami­cale, tan­dis qu’elle s’im­po­se­ra pour l’autre comme une in­ti­mi­té hors norme, un em­bra­se­ment éro­tique ou une pro­messe de fu­sion.

Par consé­quent, l’in­ten­si­té de l’ex­pé­rience com­mune ne pré­sage en rien de son in­ter­pré­ta­tion croi­sée. L’on a par­fois fâ­cheu­se­ment ten­dance à confondre in­ten­si­té vé­cue et sens par­ta­gé : le fait qu’un pro­ta­go­niste se sente in­fi­ni­ment plus proche de l’autre ne si­gni­fie en rien que la re­la­tion s’est mé­ta­mor­pho­sée de la même fa­çon pour son vis-à-vis. L’im­pres­sion de proxi­mi­té ne consti­tue pas le via­tique d’une proxi­mi­té ré­ci­proque, le ro­man­tisme éprou­vé ne va­lide point l’exis­tence d’une ro­mance, et l’at­ten­tion ou les soins pro­di­gués ne sau­raient en soi consti­tuer un gage d’ex­clu­si­vi­té ou de pé­ren­ni­sa­tion du lien en de­hors du stu­dio.

Vécu versus action

La sur­ve­nue spon­ta­née d’un tel res­sen­ti ne ca­rac­té­rise en rien une in­frac­tion au consen­te­ment. Nul ne dis­pose d’un contrôle ab­so­lu sur ses sou­bre­sauts so­ma­tiques, ses af­fects ou le sens que son for in­té­rieur at­tri­bue à une si­tua­tion. Une ré­ac­tion ins­tinc­tive ne se confond pas avec une dé­ci­sion, et le monde sou­ter­rain des émo­tions ne s’ex­porte pas au­to­ma­ti­que­ment en actes di­ri­gés vers au­trui.

Il im­porte par consé­quent de com­par­ti­men­ter des re­gistres qui, s’ils s’en­tre­croisent, ne se re­coupent point : l’éveil cor­po­rel ne vaut pas at­trait éro­tique, la co­lo­ra­tion éro­tique ne se tra­duit pas par un dé­sir d’ac­coin­tance sexuelle, l’in­ti­mi­té res­sen­tie ne pré­sume pas d’une in­cli­na­tion ro­man­tique, et l’élan amou­reux ne com­mande pas la vo­lon­té d’ins­ti­tuer un couple.

Une ré­ac­tion so­ma­tique ne prouve ni que l’in­di­vi­du ap­pe­lait cette ex­pé­rience de ses vœux, ni qu’elle l’a com­blé, ni qu’il est fas­ci­né par l’autre, ni qu’il ac­quiesce à une suite de na­ture éro­tique. De même, l’aban­don à la confiance ou au sen­ti­ment de sé­cu­ri­té n’au­to­rise en rien à trans­po­ser cette proxi­mi­té dans un autre type de re­la­tion.

Le sens in­édit qu’une ex­pé­rience re­vêt pour l’un des par­te­naires re­lève donc avant tout de l’in­for­ma­tion brute concer­nant son in­té­rio­ri­té. Seule la ma­nière dont il choi­si­ra d’en user en­vers l’autre pé­né­tre­ra dans l’arène du consen­te­ment mu­tuel.

Tant pour la personne liée que pour le ou la guide

Ce prin­cipe s’ap­plique de concert aux deux rôles en pré­sence.

Si une ré­so­nance éro­tique, af­fec­tive ou re­la­tion­nelle émerge chez la per­sonne liée, elle ne fait pas naître ipso fac­to une dy­na­mique amou­reuse ou sexuelle entre les deux êtres. Nul n’est tenu de dé­bal­ler sur-le-champ le moindre sou­bre­saut de sa vie in­time. Le sanc­tuaire des res­sen­tis de­meure du do­maine de la stricte vie pri­vée.

Le bas­cu­le­ment s’opère au mo­ment pré­cis où ce vécu in­time com­mence à fui­té dans les actes par­ta­gés ou dans les at­tentes nour­ries à l’égard de l’autre. Il peut s’en­suivre l’es­pé­rance ta­cite d’un autre type de contact, d’une plus grande pro­mis­cui­té, de com­mu­ni­ca­tions plus fré­quentes, d’ex­clu­si­vi­té ou d’une suite re­la­tion­nelle, sans qu’au­cun nou­veau pacte n’ait scel­lé pa­reille évo­lu­tion.

De la même ma­nière, qu’un guide soit tra­ver­sé par un élan spon­ta­né — éro­tique, af­fec­tif, pro­tec­teur ou ro­man­tique — ne consti­tue en soi nul­le­ment le bre­vet d’un abus d’au­to­ri­té. Néan­moins, sa po­si­tion lui confère gé­né­ra­le­ment un as­cen­dant plus mar­qué sur le dé­rou­lé des opé­ra­tions. C’est lui qui in­suffle le rythme, mo­dule le tou­cher, ma­nœuvre les cordes, dose la du­rée des sé­quences et fa­çonne la ré­ac­ti­vi­té aux ex­pres­sions de la per­sonne liée.

Il en­dosse par consé­quent une res­pon­sa­bi­li­té ac­crue pour veiller à ce que ses propres émois nais­sants ne viennent point sub­ver­tir la forme des ac­tions com­munes en l’ab­sence de tout ave­nant. S’il en vient, sous le coup de sa propre ex­ci­ta­tion, à pri­vi­lé­gier des ef­fleu­re­ments plus in­times, à éti­rer cer­taines phases ou à ins­til­ler une ten­sion éro­tique étran­gère au cadre ini­tial, on fran­chit la fron­tière de la simple ré­ac­tion in­time.

Le cri­tère dé­ci­sif ne ré­side donc pas dans ce que l’on éprouve, mais dans l’usage que l’on fait de son res­sen­ti.

La spontanéité n’est point un blanc-seing

Cette lo­gique ne sau­rait au­to­ri­ser à éri­ger l’ar­gu­ment de la spon­ta­néi­té en via­tique uni­ver­sel. L’in­té­rio­ri­té échap­pant à toute vé­ri­fi­ca­tion ex­té­rieure, la simple sen­tence « je ne maî­trise pas ce que je res­sens » ne ren­seigne en rien sur la ma­nière dont l’in­di­vi­du gère son émoi.

Même une se­cousse éro­tique ou af­fec­tive au­then­ti­que­ment for­tuite peut être ins­tru­men­ta­li­sée par la suite pour faire pres­sion sur au­trui. Pa­reille­ment, la rhé­to­rique du spon­ta­né sert par­fois de pa­ravent com­mode pour ma­quiller un gri­gno­tage mé­tho­dique des li­mites.

L’en­jeu pre­mier n’est donc pas tou­jours de cer­ti­fier l’ori­gine spon­ta­née d’un élan, mais de scru­ter ce qui s’en­suit. Si l’in­di­vi­du ad­met que son vécu ne lui confère au­cun droit à ré­amé­na­ger la dy­na­mique com­mune, s’il res­pecte le cadre ori­gi­naire et ac­cepte que l’autre ne par­tage pas son in­ter­pré­ta­tion, sa ré­ac­tion de­meure can­ton­née au re­gistre de l’ex­pé­rience per­son­nelle.

La confi­gu­ra­tion change ra­di­ca­le­ment lorsque cette in­cli­nai­son « in­opi­née » est bran­die à ré­pé­ti­tion pour qué­man­der un contact plus in­time, for­cer les contours du cadre conve­nu ou exer­cer une pres­sion in­si­dieuse afin que l’autre en­té­rine cette nou­velle lec­ture.

Un épi­sode iso­lé ne dit rien des mo­ti­va­tions pro­fondes. En re­vanche, la ré­cur­rence d’un sché­ma d’ac­tion l’em­porte sou­vent sur la pro­fes­sion de foi. Si de pré­ten­dus bas­cu­le­ments spon­ta­nés sur­viennent im­man­qua­ble­ment dans le sens où l’un dé­sire orien­ter la re­la­tion, il de­vient su­per­flux de ju­ger chaque cas à l’aune de son in­for­tune. La ques­tion n’est plus seule­ment de sa­voir ce que l’in­té­res­sé pré­tend avoir éprou­vé, mais de consta­ter si ses actes exercent une pres­sion ité­ra­tive sur les fron­tières d’au­trui.

La ma­ni­pu­la­tion, au de­meu­rant, se passe fort bien d’ou­kases to­ni­truants. Elle peut s’in­car­ner dans l’art de tis­ser des si­tua­tions où l’on as­sène à l’autre un sens nou­veau pré­sen­té comme une fa­ta­li­té (« c’est venu tout seul »), alors même que le ré­sul­tat ac­couche tou­jours du même dé­pla­ce­ment. Des ses­sions dé­cla­rées non éro­tiques virent ain­si in­si­dieu­se­ment à l’éro­tisme, l’étiage de proxi­mi­té conve­nu s’étire par pa­liers, ou la ten­sion re­la­tion­nelle re­fait sur­face là où l’un am­bi­tion­nait plus d’in­ti­mi­té. For­mel­le­ment, nulle exi­gence di­recte n’est for­mu­lée, et chaque mi­cro-pas s’ha­bille des ha­bits de la spon­ta­néi­té.

À un cer­tain stade, l’ori­gine ac­ci­den­telle de l’im­pul­sion s’ef­face de­vant un autre im­pé­ra­tif : l’in­di­vi­du a-t-il pris la me­sure de cette ré­cur­rence et quelle at­ti­tude a-t-il adop­tée ? L’ex­ci­ta­tion, l’in­cli­na­tion ou la soif de rap­pro­che­ment peuvent jaillir d’elles-mêmes. Pour au­tant, leur spon­ta­néi­té n’ab­sout ni n’ex­plique des agis­se­ments ré­pé­tés qui, de ma­nière pré­vi­sible, font dé­ri­ver la dy­na­mique conve­nue sur les mêmes bri­sants.

La res­pon­sa­bi­li­té ne naît pas de la ge­nèse d’un éveil ou d’une se­cousse cor­po­relle. Elle com­mence là où l’on a conscience — ou l’on de­vrait avoir conscience — de la fa­çon dont son in­té­rio­ri­té guide ses actes, tout en lais­sant l’autre s’aven­tu­rer de­re­chef dans une zone où le contrat d’ori­gine va iné­luc­ta­ble­ment se brouiller.

Quand l’offre n’a pas le même poids pour l’un et pour l’autre

À l’heure d’éva­luer l’ir­rup­tion d’un sens éro­tique, af­fec­tif ou re­la­tion­nel in­édit, il ne suf­fit point de s’as­su­rer qu’il a re­vê­tu la toge d’une pro­po­si­tion plu­tôt que d’une in­jonc­tion. En­core faut-il jau­ger la la­ti­tude réelle dont dis­pose l’autre pour dé­cli­ner cette offre.

Le droit d’in­ven­taire et de re­fus ne s’exerce pas à éga­li­té en toutes cir­cons­tances. L’asy­mé­trie ne dé­coule pas seule­ment des rôles en­dos­sés sur le ta­ta­mi, mais s’en­ra­cine aus­si dans l’ex­pé­rience, la ré­pu­ta­tion, l’âge, l’aura au sein de la com­mu­nau­té, le ma­gis­tère du men­to­rat, l’en­tre­gent, ou dans le pou­voir d’ou­vrir ou de fer­mer des portes. Sur le pa­pier, les deux par­ties jouissent d’un droit de veto sy­mé­trique ; dans l’arène concrète, le coût d’un re­fus ne pèse pas du même poids pour l’un et pour l’autre.

C’est pour­quoi une même phrase ré­sonne dif­fé­rem­ment se­lon la to­po­gra­phie du lien. Dé­cla­rer « j’ai réa­li­sé que nos ses­sions avaient pris à mes yeux une co­lo­ra­tion re­la­tion­nelle » entre deux pairs s’ap­pa­rente à une mise en com­mun trans­pa­rente, sus­cep­tible d’être ba­layée d’un re­vers de main si l’autre ne vibre pas à l’unis­son. Sif­fler la même sen­tence du haut du pié­des­tal d’un men­tor aguer­ri et vé­né­ré, qui oc­troie par ailleurs l’ac­cès aux ar­canes de la pra­tique et du ré­seau, érige d’em­blée une sourde contrainte, quand bien même pas le moindre ordre ex­près n’au­rait été for­mu­lé.

L’es­sence de l’asy­mé­trie ne ré­side point dans l’in­ter­dic­tion faite au plus in­fluent d’ex­po­ser son res­sen­ti. Elle exige sim­ple­ment de lui qu’il me­sure l’abîme entre son in­ten­tion et l’im­pact de son verbe. Ce qu’il qua­li­fie de main ten­due, lé­gère et sans consé­quence, vers plus de fu­sion ou d’éro­tisme, peut être vécu par l’autre comme une in­jonc­tion in­ex­tri­cable, sous peine de di­la­pi­der sa place, ses ses­sions, son men­to­rat, son adhé­sion so­ciale ou ses par­rai­nages.

Plus cet écart se creuse, plus la charge in­combe au plus fort de sanc­tua­ri­ser un es­pace où dire non ne se tra­dui­ra ni par une sanc­tion ni par un gel de la bien­veillance. Il ne suf­fit donc pas que le « non » soit théo­ri­que­ment pro­non­çable ; il faut qu’il puisse ré­son­ner sans qu’on en ac­quitte un tri­but exor­bi­tant.

L’asy­mé­trie ne des­ti­tue point l’ex­pé­rience in­time de sa lé­gi­ti­mi­té. Elle re­dé­fi­nit en re­vanche la res­pon­sa­bi­li­té de son trans­port dans l’es­pace com­mun. Plus le dif­fé­ren­tiel d’ex­pé­rience ou de sta­tut s’ac­croît, plus ce­lui qui dé­tient l’in­fluence doit ma­nier sa confes­sion avec cir­cons­pec­tion. Non par cen­sure de ses af­fects, mais par lu­ci­di­té face au sur­croît de gra­vi­té que ses mots re­vêtent pour au­trui. La pru­dence ne com­mande pas le re­fou­le­ment de soi, mais la conscience ai­guë que la li­ber­té de pro­fé­rer ne coïn­cide pas tou­jours avec la li­ber­té d’re­fu­ser.

Quand la divergence de sens outrepasse la question du consentement

Une énigme sin­gu­lière sur­git lorsque l’ex­pé­rience se pare d’une aura re­la­tion­nelle pour un seul des par­te­naires, et que ce hia­tus com­mence à conta­mi­ner les mo­ti­va­tions pro­fondes qui les poussent à re­nouer les liens. L’un en­vi­sage la ses­sion comme un exer­cice so­ma­tique, plas­tique ou es­thé­tique, tan­dis que l’autre y cherche le via­tique d’une in­ti­mi­té, d’un ci­ment af­fec­tif ou l’es­pé­rance d’un amour en germe.

La dis­cor­dance de ces sens ne rend pas ipso fac­to la pour­suite condam­nable sur le plan éthique. Elle sou­lève tou­te­fois des apo­ries que la simple va­li­da­tion d’une ses­sion ne sau­rait ré­sor­ber. En­core faut-il que les deux par­ties par­tagent la même clar­té sur le pacte im­pli­cite qui les lie, que l’un ne tire pas pro­fit d’une illu­sion que l’autre feint d’igno­rer, et que nul ne s’en­ri­chisse des de­niers de la vul­né­ra­bi­li­té ou de l’in­ves­tis­se­ment sen­ti­men­tal d’au­trui.

Cet écueil se ré­vèle cri­tique lors­qu’on ac­quiert la cer­ti­tude que le lien tis­sé pèse in­fi­ni­ment plus lourd pour l’autre que pour soi-même. La ques­tion ne se for­mule plus seule­ment ain­si : « Consent-il à la pro­chaine ses­sion ? », mais s’élar­git en ces termes : « Que sais-je des mo­biles se­crets de son “oui”, et quel pro­fit per­son­nel en re­tire-je ? »

Nous tou­chons là au point de conver­gence entre le consen­te­ment et la grande éthique de la res­pon­sa­bi­li­té re­la­tion­nelle, de l’asy­mé­trie et de l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion. Le sens uni­la­té­ral d’une liai­son et la dé­on­to­lo­gie de sa pour­suite s’af­fran­chissent des li­mites de ce cha­pitre et ré­clament un ter­ri­toire d’in­ves­ti­ga­tion propre.

Quand le silence ne suffit plus

Il n’est point re­quis de ver­ba­li­ser sur l’au­tel de l’im­mé­dia­te­té chaque sou­bre­saut spon­ta­né — l’im­pé­ra­tif de trans­pa­rence in­time ne sau­rait se sub­sti­tuer au res­pect d’un contrat ta­cite. Il est des conjonc­tures, tou­te­fois, où le mu­tisme fait faillite. La fron­tière ne sé­pare pas sim­ple­ment ce que l’on clame de ce que l’on tait ; elle ques­tionne l’ap­pa­ri­tion d’une mu­ta­tion sus­cep­tible de sub­ver­tir les condi­tions mêmes du consen­te­ment d’au­trui.

L’in­ter­ro­ga­tion car­di­nale dé­laisse le « dois-je tout avouer de mes tour­ments ? » pour épou­ser celle-ci : « L’autre a-t-il be­soin de sa­voir que le pay­sage a bou­gé pour conti­nuer à scel­ler en âme et conscience sa par­ti­ci­pa­tion ? »

C’est à cet ins­tant pré­cis que le re­mous in­té­rieur s’ar­rache à la sphère de l’in­time pour s’in­vi­ter au ban­quet des clauses du consen­te­ment par­ta­gé.

Si le re­gard por­té sur l’autre su­bit une tec­to­nique des plaques, le por­ter à sa connais­sance avant la pro­chaine ses­sion re­lève de la pro­bi­té — non point pour confes­ser chaque fré­mis­se­ment, mais parce que cer­tains séismes al­tèrent l’ap­ti­tude à s’en­ga­ger dans l’ex­pé­rience aux mêmes condi­tions qu’au pre­mier jour. L’ali­gne­ment par­fait des si­gni­fi­ca­tions in­times est aus­si illu­soire qu’in­utile ; ce qui im­porte, c’est de veiller à ce que la di­ver­gence des sens n’en­gendre point de béantes contra­dic­tions quant aux pro­messes ou aux suites de l’his­toire.

L’art de dis­so­cier le per­son­nel du par­ta­gé garde toute sa per­ti­nence au len­de­main de la ses­sion, les ré­ma­nences psy­chiques se jouant par­fois des hor­loges. Des heures ou des jours plus tard, il ad­vient qu’un in­di­vi­du réa­lise que l’ex­pé­rience a li­bé­ré en lui une source d’af­fec­tion, une convoi­tise éro­tique ou l’im­pa­tience d’un plus grand rap­pro­che­ment ; de même, un autre ac­cu­se­ra un be­soin de dis­tance, un trouble ou le dé­sir de dur­cir ses fron­tières. L’éclo­sion tar­dive de ces états ne frappe point de ca­du­ci­té ré­tro­ac­tive le consen­te­ment consen­ti aux actes pas­sés, mais elle re­dé­fi­nit l’ho­ri­zon de ce que l’on consen­ti­ra dé­sor­mais.

Le consentement en tant que boussole, et non en tant qu’assurance tous risques

Le sur­gis­se­ment d’un sens in­opi­né ne ré­clame pas né­ces­sai­re­ment d’être « re­dres­sé » ; il s’im­pose par­fois comme une to­po­gra­phie in­édite qu’il s’agit d’in­té­grer. Tan­tôt il n’al­té­re­ra rien, tan­tôt il com­man­de­ra de re­des­si­ner les li­mites, de re­fon­der le pacte, de ge­ler la dy­na­mique ou de pro­non­cer la rup­ture. Qu’un ef­fet non pré­mé­di­té ad­vienne ne consti­tue pas en soi une faute ; mais la bonne foi ab­dique ses droits si­tôt que la mu­ta­tion de la par­ti­tion com­mune saute aux yeux.

Le consen­te­ment ne sau­rait s’éri­ger en po­lice d’as­su­rance ga­ran­tis­sant la sé­man­tique fu­ture d’une ex­pé­rience. La vé­ri­table ligne de par­tage se dresse ailleurs : entre ce qui germe dans le jar­din se­cret d’un in­di­vi­du et l’usage que l’on pré­tend en faire dans l’es­pace bi­naire du couple ou du bi­nôme. Une émo­tion pa­roxys­tique peut pos­sé­der toute l’au­then­ti­ci­té du monde sans pour au­tant ap­pe­ler de ré­ci­pro­ci­té. Qu’une épo­pée se soit muée en épi­pha­nie éro­tique, ro­man­tique ou re­la­tion­nelle pour l’un ne confère au­cun bre­vet d’ex­clu­si­vi­té sur la ma­nière dont l’autre doit la dé­co­der.

L’exer­cice de l’au­to­no­mie, aux deux ex­tré­mi­tés de la corde, ne s’épuise pas dans le droit d’adou­ber ou de re­je­ter un acte brut. Il en­globe éga­le­ment la pré­ro­ga­tive de sta­tuer sur le type de lien que l’on consent à tis­ser, sur les sym­boles que l’on ac­cepte d’en­se­men­cer en­semble, et sur l’ins­tant où l’on choi­sit de s’ex­traire d’une ma­trice de­ve­nue in­fi­dèle à sa pro­messe ori­gi­nelle.

C’est peut-être là que ré­side l’épreuve la plus haute du res­pect de l’au­to­no­mie : concé­der à sa propre ex­pé­rience le droit d’être vraie, sans exi­ger de l’autre qu’il en va­lide l’au­then­ti­ci­té en lui sa­cri­fiant sa propre lec­ture.

Le consen­te­ment n’est donc point le ser­gent-re­cru­teur de l’im­mu­ta­bi­li­té des ex­pé­riences. Il s’ap­pa­rente plu­tôt à un ser­gent d’armes : le pacte ta­cite que, si la sé­man­tique du lien se mé­ta­mor­phose, nul n’aura le tou­pet d’écrire cette trans­fi­gu­ra­tion pour le compte des deux.