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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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Un jour de pluie dans un paysage japonais.

Le consentement et la personne qui guide la session

Celui qui guide a aussi le droit de dire : « non ».

 · 16 min de lecture

La capacité n’est pas une obligation de satisfaire

Le consen­te­ment ne pro­tège pas un rôle au dé­tri­ment d’un autre. Il pro­tège la pos­si­bi­li­té pour les deux per­sonnes de dé­ci­der des ex­pé­riences aux­quelles elles sou­haitent par­ti­ci­per, de ce qu’elles sont dis­po­sées à faire et de la res­pon­sa­bi­li­té qu’elles veulent ac­cep­ter.

Ce prin­cipe s’ap­plique même lorsque les rôles au cours d’une ses­sion sont sen­si­ble­ment dif­fé­rents et qu’une per­sonne porte une part plus im­por­tante de res­pon­sa­bi­li­té dans son dé­rou­le­ment.

Lors­qu’on aborde la ques­tion du consen­te­ment, l’at­ten­tion se fo­ca­lise sou­vent sur la per­sonne liée — et cela vaut éga­le­ment pour mes propres ar­ticles. Du­rant la ses­sion, elle se trouve dans une po­si­tion phy­si­que­ment plus vul­né­rable, et la per­sonne qui l’at­tache dis­pose d’une plus grande la­ti­tude pour in­fluen­cer le cours des évé­ne­ments. C’est elle qui donne le rythme, choi­sit les pro­cé­dés tech­niques et peut im­pac­ter de ma­nière si­gni­fi­ca­tive l’état phy­sique et psy­chique d’au­trui.

Ce­pen­dant, une plus grande res­pon­sa­bi­li­té dans un rôle ne si­gni­fie pas que ses propres li­mites cessent d’être im­por­tantes.

Les li­mites de la per­sonne qui guide la ses­sion peuvent s’avé­rer moins vi­sibles pré­ci­sé­ment parce que sa com­pé­tence tech­nique est fa­ci­le­ment confon­due avec une dis­po­si­tion ou un en­ga­ge­ment pré­su­mé à créer une ex­pé­rience dé­ter­mi­née. Si un in­di­vi­du maî­trise une tech­nique spé­ci­fique, il peut s’en­suivre l’at­tente qu’il l’em­ploie­ra à la de­mande d’au­trui. Or, la connais­sance d’un pro­cé­dé ne vaut pas consen­te­ment à son uti­li­sa­tion.

La per­sonne qui guide la ses­sion peut maî­tri­ser une tech­nique tout en re­fu­sant de l’ap­pli­quer avec une per­sonne en par­ti­cu­lier ou dans une si­tua­tion don­née. Elle peut re­fu­ser une in­ten­si­té pré­cise, une dy­na­mique re­la­tion­nelle, un cadre psy­cho­lo­gique ou le de­gré de res­pon­sa­bi­li­té qu’exi­ge­rait l’ex­pé­rience en ques­tion.

Un tel re­fus ne consti­tue ni un échec ni un manque d’obli­geance. C’est l’ex­pres­sion de l’au­to­no­mie.

Le sou­hait de la per­sonne liée doit être com­pris comme une im­pul­sion en vue d’une né­go­cia­tion conjointe, et non comme une consigne que le ou la rig­ger se doit d’exé­cu­ter. Cela de­meure vrai même si l’ex­pé­rience de­man­dée pou­vait être tech­ni­que­ment réa­li­sée et ses risques phy­siques main­te­nus dans des li­mites ac­cep­tables. La sé­cu­ri­té ne consti­tue pas le seul cri­tère du consen­te­ment.

Le re­fus ne doit pas né­ces­sai­re­ment dé­cou­ler de risques phy­siques ou psy­cho­lo­giques ob­jec­tifs in­hé­rents à la re­quête de la per­sonne liée. Si une cer­taine dy­na­mique ne cor­res­pond pas aux va­leurs de la per­sonne qui guide, si elle lui est désa­gréable ou si elle ne sou­haite pas as­su­mer les ré­per­cus­sions psy­cho­lo­giques et re­la­tion­nelles po­ten­tielles qu’elle pour­rait en­traî­ner, le re­fus de­meure un choix par­fai­te­ment lé­gi­time.

Il convient tou­te­fois, à ce stade, de dis­tin­guer les dé­si­rs qui font l’ob­jet d’une né­go­cia­tion des be­soins fon­da­men­taux an­crés dans le fonc­tion­ne­ment cor­po­rel ou psy­chique de la per­sonne liée. Cette der­nière peut par exemple sa­voir qu’un pro­cé­dé par­ti­cu­lier — tel qu’un mode de tou­cher conve­nu, une res­pi­ra­tion par­ta­gée ou, à l’in­verse, la mise à dis­tance de la per­sonne qui guide — l’aide à sur­mon­ter une ré­ac­tion so­ma­tique pré­cise, à main­te­nir son orien­ta­tion ou à res­tau­rer un sen­ti­ment de sé­cu­ri­té.

La per­sonne qui guide n’est pas te­nue d’ac­cep­ter la so­lu­tion pré­ci­sé­ment pro­po­sée, mais elle ne sau­rait faire abs­trac­tion du be­soin qui la sous-tend. Elle peut pro­po­ser une autre ap­proche, ajus­ter le plan ini­tial ou conclure que, dans les condi­tions pré­sentes, elle ne sou­haite pas me­ner la ses­sion. Re­fu­ser une so­lu­tion spé­ci­fique ne re­vient donc pas à re­fu­ser de prendre en compte le be­soin d’au­trui. Un ar­ticle dis­tinct sera consa­cré à cette dis­tinc­tion.

La capacité à reconnaître ses propres limites

La per­sonne qui guide la ses­sion peut elle aus­si se trou­ver confron­tée à des dé­ci­sions prises sous la pres­sion des at­tentes. Elle peut alors s’en­ga­ger dans une in­ter­ac­tion où elle ne dé­sire même pas en­trer. Le consen­te­ment, en pa­reil cas, pro­cède da­van­tage du be­soin de va­li­der sa propre com­pé­tence, de pré­ser­ver sa ré­pu­ta­tion ou d’évi­ter de dé­ce­voir l’autre que d’une réelle vo­lon­té.

La fa­cul­té de pro­té­ger ses propres li­mites ne com­mence donc pas au mo­ment où l’on for­mule un re­fus. Elle dé­bute dès la per­cep­tion de l’ins­tant où la dis­po­si­tion à in­ter­agir vient à chan­ger.

Cela peut s’avé­rer ardu. La per­sonne qui guide peut consi­dé­rer un cer­tain de­gré d’in­con­fort comme in­hé­rent à sa res­pon­sa­bi­li­té, la fa­tigue comme une épreuve qu’un in­di­vi­du ex­pé­ri­men­té se doit de sur­mon­ter, et la ré­sis­tance in­té­rieure comme le signe d’un manque de pro­fes­sion­na­lisme. Plus son iden­ti­té est in­ti­me­ment liée à sa ca­pa­ci­té à maî­tri­ser la si­tua­tion, plus il lui sera dif­fi­cile de s’avouer qu’elle ne sou­haite pas créer telle ex­pé­rience ou qu’elle re­fuse d’y per­sé­vé­rer.

Il im­porte par consé­quent de dis­tin­guer la charge psy­chique ou phy­sique qu’une per­sonne ac­cepte en toute conscience de la si­tua­tion où elle per­siste prin­ci­pa­le­ment parce qu’elle s’in­ter­dit de mo­di­fier sa dé­ci­sion. Conduire une ses­sion peut se ré­vé­ler exi­geant sur les plans phy­sique, psy­cho­lo­gique et re­la­tion­nel sans pour au­tant im­pli­quer une vio­la­tion de li­mites. Le fac­teur dé­ci­sif ré­side dans le fait de sa­voir si l’in­di­vi­du as­sume tou­jours consciem­ment cette charge ou s’il conti­nue uni­que­ment par crainte de ju­ger le re­fus in­com­pa­tible avec son rôle.

Une telle pres­sion tend à se faire plus dis­crète que celle qui pèse sur la per­sonne liée. Vu de l’ex­té­rieur, la pour­suite peut en ef­fet don­ner l’illu­sion de la com­pé­tence, de la fia­bi­li­té ou de l’at­ten­tion por­tée à l’autre. Pour­tant, la dé­ci­sion peut obéir de plus en plus à l’idée qu’on se fait du com­por­te­ment at­ten­du d’une per­sonne ca­pable et aguer­rie.

Le mé­ca­nisme s’ap­pa­rente ain­si au cas où la per­sonne liée consent es­sen­tiel­le­ment par be­soin de com­plai­sance. Dans les deux cas, la dé­ci­sion s’éloigne du vécu au­then­tique pour se rap­pro­cher de l’in­ter­pré­ta­tion d’un rôle conve­nu. Pour la qua­li­té du consen­te­ment, il im­porte donc non seule­ment de sa­voir si l’in­di­vi­du avait for­mel­le­ment la pos­si­bi­li­té de re­fu­ser, mais aus­si s’il était en me­sure de conce­voir son re­fus comme une op­tion lé­gi­time.

La res­pon­sa­bi­li­té du dé­rou­le­ment de la ses­sion n’im­plique au­cune obli­ga­tion de se confor­mer au plan ini­tial en toutes cir­cons­tances. La per­sonne qui guide n’a pas à at­tendre l’ap­pa­ri­tion d’un dan­ger ob­jec­tif ou d’un pro­blème tech­nique pour clore la ses­sion. Elle n’a pas à prou­ver que son mo­tif pos­sède un poids suf­fi­sant. Le simple fait de ne pas vou­loir créer une ex­pé­rience don­née ou de re­fu­ser d’y don­ner suite consti­tue en soi une rai­son am­ple­ment suf­fi­sante pour chan­ger de cap.

Une li­mite ne re­vêt tou­te­fois une por­tée pra­tique que lors­qu’on lui donne corps par ses actes. Cela peut se tra­duire par le re­fus de la ses­sion en­vi­sa­gée, la mo­di­fi­ca­tion du pro­jet ini­tial ou la dé­li­mi­ta­tion des tech­niques et des dy­na­miques qui se­ront ex­clues de l’ex­pé­rience par­ta­gée. En cours de ses­sion, il peut s’avé­rer né­ces­saire de ra­len­tir, de ré­orien­ter la tra­jec­toire, de mar­quer une pause ou d’y mettre un terme. Il peut s’agir éga­le­ment de re­je­ter un rôle ou une sché­ma­ti­sa­tion psy­cho­lo­gique qui s’avèrent étran­gers ou aux­quels on ne s’iden­ti­fie plus.

Comment communiquer ses propres limites

La pro­tec­tion de ses fron­tières per­son­nelles en­globe éga­le­ment la ma­nière dont la per­sonne qui guide les com­mu­nique à la per­sonne liée. La li­mite doit être ex­pri­mée avec suf­fi­sam­ment de clar­té pour qu’au­trui n’ait pas à de­vi­ner s’il s’agit d’un re­fus net, d’une hé­si­ta­tion pas­sa­gère ou d’une in­vi­ta­tion à in­sis­ter da­van­tage.

Clar­té ne rime tou­te­fois pas avec ru­desse.

Pour la per­sonne liée, en­tendre un « non » peut ré­veiller une grande vul­né­ra­bi­li­té au mo­ment où elle offre sa confiance ou for­mule un dé­sir por­teur d’une forte ré­so­nance in­time. Le re­jet d’une tech­nique ou d’une dy­na­mique par­ti­cu­lière peut ai­sé­ment être per­çu comme un re­jet de sa propre per­sonne, en par­ti­cu­lier lorsque le sou­hait touche à l’in­ti­mi­té, à l’aban­don, à la cor­po­ra­ti­vi­té ou au be­soin d’être plei­ne­ment vu par l’autre.

La per­sonne qui guide peut nom­mer cette dis­tinc­tion de ma­nière ex­pli­cite. Elle peut par exemple si­gni­fier qu’elle re­fuse de fa­çon­ner telle ex­pé­rience tout en sa­luant la confiance qui a mo­ti­vé la confi­dence de ce dé­sir. Le res­pect d’au­trui et le désac­cord quant à la forme pré­cise de la ses­sion peuvent co­exis­ter de front.

Par exemple : Per­sonne liée : « J’ai­me­rais es­sayer un jour quelque chose qui me rap­pel­le­rait cette si­tua­tion dont je t’ai par­lé. » Rig­ger ou rig­ger­ka : « De quelle ma­nière pré­cise ? » Per­sonne liée : « À ce mo­ment-là, j’étais com­plè­te­ment té­ta­ni­sée, in­ca­pable de pro­non­cer un mot. C’était hor­rible. J’ai pa­ni­qué. J’ai­me­rais re­trou­ver ce genre de sen­sa­tion cette fois-ci, mais réus­sir à te faire stop­per. » Rig­ger ou rig­ger­ka : « Je com­prends. Mais je ne sou­haite pas faire cela avec toi. Ça ne me dé­range pas que tu le dé­sires, et je conçois pour­quoi il pour­rait être im­por­tant pour toi de par­ve­nir à in­ter­rompre la si­tua­tion cette fois-ci. En re­vanche, je re­fuse de re­créer in­ten­tion­nel­le­ment quelque chose des­ti­né à ra­vi­ver ton trau­ma­tisme. »

Une com­mu­ni­ca­tion em­preinte de tact ne si­gni­fie pas pour au­tant qu’il faille s’étendre en de longs plai­doyers ou adou­cir la li­mite au point de la rendre mé­con­nais­sable. Four­nir une ex­pli­ca­tion peut ai­der l’autre à ap­pré­hen­der la si­tua­tion, mais cela ne doit en au­cun cas de­ve­nir une condi­tion sine qua non à la va­li­di­té du re­fus. La per­sonne qui guide n’est pas te­nue d’avan­cer des ar­gu­ments qui pa­raî­tront d’une gra­vi­té suf­fi­sante aux yeux d’au­trui.

Des ex­pli­ca­tions par trop dé­taillées risquent en outre de sug­gé­rer par mé­garde qu’une li­mite s’ap­pa­rente à un pro­blème sus­cep­tible d’être ré­so­lu par le bon ar­gu­men­taire. Si l’on in­dique qu’une ex­pé­rience au­rait éven­tuel­le­ment pu être en­vi­sa­gée dans d’autres condi­tions, l’autre per­sonne peut se mettre en quête des moyens de faire va­rier ces cir­cons­tances. Le re­fus ini­tial glisse alors fa­ci­le­ment vers une nou­velle né­go­cia­tion.

Une li­mite bien com­mu­ni­quée énonce donc avant tout ce que la per­sonne qui guide s’ap­prête à faire ou à s’in­ter­dire. Plu­tôt que de por­ter un ju­ge­ment sur au­trui, elle parle en son nom propre : « Je ne veux pas créer cette dy­na­mique », « Je n’as­sume pas cette res­pon­sa­bi­li­té » ou « Je ne dé­sire plus pour­suivre sous cette forme. »

Une telle for­mu­la­tion ne re­porte pas la charge de la li­mite sur la per­sonne liée. Elle ne sug­gère en rien que le pro­blème pro­vien­drait d’une in­suf­fi­sance d’ex­pé­rience, de sen­si­bi­li­té, de cré­di­bi­li­té ou de maî­trise de la si­tua­tion. La li­mite de­meure l’apa­nage et la dé­ci­sion de ce­lui ou celle qui l’ex­prime.

Si la per­sonne qui guide sou­haite for­mu­ler une al­ter­na­tive, elle peut sug­gé­rer une autre tech­nique, une in­ten­si­té moindre ou un cadre psy­cho­lo­gique dif­fé­rent. Une telle pro­po­si­tion n’a tou­te­fois de sens que si elle em­porte son en­tière adhé­sion. Elle ne doit en au­cun cas ser­vir de com­pen­sa­tion obli­ga­toire en contre­par­tie d’un re­fus. Nul n’est tenu d’as­sor­tir chaque « non » d’un « oui » de re­change.

Une telle com­mu­ni­ca­tion peut sus­ci­ter la dé­cep­tion, la tris­tesse ou le trouble. C’est pour­quoi la pré­ser­va­tion de ses propres fron­tières im­plique aus­si la ca­pa­ci­té à to­lé­rer qu’une dé­ci­sion lé­gi­time puisse s’avé­rer désa­gréable pour au­trui. Ac­cueillir la ré­ac­tion de l’autre ne re­vient ni à ab­di­quer sa li­mite ni à en­dos­ser la res­pon­sa­bi­li­té de pur­ger ce re­fus de tout im­pact émo­tion­nel.

Ce écueil guette plus par­ti­cu­liè­re­ment les rig­gers et rig­ger­kas sou­cieux de pa­raître sûrs d’eux, bien­veillants et com­pé­tents. Ils risquent de vivre leur propre désac­cord comme une dé­faillance dans le soin ap­por­té ou comme la preuve qu’ils ont failli à sub­ve­nir aux be­soins de l’autre. De même, les per­sonnes qui s’es­criment à écar­ter à tout prix le conflit, la dé­cep­tion ou les af­fects in­con­for­tables d’au­trui tendent à trans­gres­ser leurs propres li­mites.

Ceux ou celles qui as­so­cient leur rôle à ce­lui de sau­ve­teur peuvent éprou­ver un im­pé­rieux be­soin de por­ter as­sis­tance à une per­sonne liée qui leur livre ses trau­ma­tismes ou sa vul­né­ra­bi­li­té. Re­fu­ser un tel vœu peut leur sem­bler proche d’un non-as­sis­tance à per­sonne en dé­tresse. Pour­tant, cé­der à l’im­pul­sion de pro­cu­rer à la per­sonne liée une ex­pé­rience ca­thar­tique s’avère sou­vent contre-pro­duc­tif. Une at­ti­tude res­pon­sable consiste par­fois pré­ci­sé­ment à s’abs­te­nir d’en­dos­ser le cos­tume de thé­ra­peute.

À l’in­verse, un rig­ger ou une rig­ger­ka moins aguer­ri peut éprou­ver des dif­fi­cul­tés à dé­par­ta­ger le res­pect dû au sou­hait d’au­trui de l’obli­ga­tion de l’exau­cer. Lors­qu’une per­sonne ex­prime un dé­sir au­then­tique avec force clar­té, l’autre peut avoir le sen­ti­ment que, faute d’un mo­tif d’une gra­vi­té pa­tente, le droit de dire non lui est re­fu­sé.

Pro­té­ger les li­mites de la per­sonne qui guide im­plique pour­tant par­fois, tout sim­ple­ment, d’ac­cep­ter qu’au­trui re­parte déçu, sans que la re­la­tion ne perde pour au­tant sa qua­li­té de res­pect mu­tuel.

Il est re­com­man­dé de si­gni­fier une li­mite si­tôt qu’elle est re­con­nue. La dif­fé­rer par sou­ci d’épar­gner l’autre risque d’ame­ner la per­sonne liée à in­ves­tir du­ra­ble­ment sa confiance et ses at­tentes dans une mo­da­li­té d’ex­pé­rience qui ne pour­ra de toute fa­çon pas ad­ve­nir sous la forme conve­nue. Un re­fus pro­non­cé à temps se ré­vèle plus pré­ve­nant qu’une adhé­sion de fa­çade sui­vie de ré­sis­tance, d’in­cer­ti­tude ou d’un re­trait sou­dain.

La dé­li­ca­tesse consiste à ne pas lais­ser au­trui dé­mu­ni d’in­for­ma­tions in­tel­li­gibles tout en s’in­ter­di­sant de ba­na­li­ser sa ré­ac­tion. La fer­me­té consiste à ne point trans­for­mer un re­fus net en une né­go­cia­tion confuse au seul mo­tif que son ac­cep­ta­tion s’avère ar­due pour quel­qu’un.

Une li­mite bien po­sée ne se veut ni une sen­tence gla­ciale ni une sol­li­ci­ta­tion d’au­to­ri­sa­tion pour re­fu­ser. C’est un mes­sage clair sur le plan re­la­tion­nel, qui per­met aux deux par­ties de vé­ri­fier s’il sub­siste une autre dé­cli­nai­son de l’ex­pé­rience par­ta­gée qui re­cueille leur adhé­sion vé­ri­table.

Les limites en cours de session

Les fron­tières de la per­sonne qui guide ne s’ar­rêtent pas au com­pro­mis ini­tial. Au cœur même de la ses­sion, il peut s’avé­rer que la confi­gu­ra­tion conve­nue ne cor­res­pond plus à ses dis­po­si­tions ou à son vou­loir-faire. Une fa­tigue phy­sique, un dé­cro­chage de l’at­ten­tion, une ré­ac­tion émo­tion­nelle in­opi­née ou le constat que la dy­na­mique à l’œuvre dé­passe le cadre dans le­quel on consent à s’ins­crire peuvent ain­si faire sur­face.

Le droit de ra­len­tir, d’in­fé­chir ou d’in­ter­rompre la si­tua­tion ap­par­tient donc de plein droit à la per­sonne qui la conduit. L’exer­cice de ce droit ne contre­dit nul­le­ment sa plus grande res­pon­sa­bi­li­té ; il en consti­tue bien au contraire l’abou­tis­se­ment pra­tique. S’avouer fa­ti­gué, su­jet à un dé­fi­cit d’at­ten­tion ou tra­ver­sé par un chan­ge­ment de dis­po­si­tion s’avère plus res­pon­sable que de per­sé­vé­rer dans le seul but de res­pec­ter le plan ini­tial.

Du­rant la ses­sion, la com­mu­ni­ca­tion d’une li­mite doit avant tout être im­mé­dia­te­ment opé­rante. La per­sonne liée a be­soin de sa­voir ce qui bas­cule et l’in­ci­dence de ce chan­ge­ment sur la suite. La per­sonne qui guide n’est pas te­nue de cer­ner d’em­blée la to­ta­li­té des mé­ca­nismes à l’œuvre en elle. Elle peut trans­mettre une in­for­ma­tion par­tielle mais trans­pa­rente : qu’elle doit mar­quer un temps d’ar­rêt, ra­len­tir ou prendre la me­sure de ce qui se passe en elle.

Il n’est point be­soin qu’une li­mite ait fait l’ob­jet d’une ana­lyse ex­haus­tive pour qu’on puisse y confor­mer ses actes.

Si la per­sonne qui guide se contente de lais­ser de­vi­ner son in­flé­chis­se­ment par le biais d’une prise de dis­tance, d’une ac­cé­lé­ra­tion, d’une ir­ri­ta­tion ou d’une pré­sence en poin­tillé, la per­sonne liée per­çoit bien qu’un chan­ge­ment est in­ter­ve­nu, sans tou­te­fois en sai­sir la cause. Elle risque alors de cher­cher la faille en elle-même, de s’ef­for­cer de se faire plus dis­crète ou de s’at­tri­buer la charge de l’état d’au­trui.

Une com­mu­ni­ca­tion claire désa­morce cette in­cer­ti­tude. Elle offre à la per­sonne liée la pos­si­bi­li­té de se re­pé­rer dans la si­tua­tion et de ré­agir face à la réa­li­té plu­tôt qu’au gré de ses sup­po­si­tions.

S’obs­ti­ner à tra­vers une ré­sis­tance pro­non­cée ou un épui­se­ment ca­rac­té­ri­sé risque de gre­ver l’at­ten­tion, le dis­cer­ne­ment et la ca­pa­ci­té à mo­du­ler sa ré­ponse avec tact face à l’état de l’autre. Le souffle, la voix, le rythme, la tex­ture du tou­cher ou la pré­sence glo­bale de la per­sonne qui guide s’en trouvent al­té­rés. La per­sonne liée dé­cèle ces mu­ta­tions, même lors­qu’elle se ré­vèle in­ca­pable de les nom­mer avec pré­ci­sion.

Le re­fou­le­ment de ses propres li­mites peut ain­si dé­teindre sur l’ex­pé­rience par­ta­gée, quand bien même les règles tech­niques conti­nuent d’être for­mel­le­ment res­pec­tées. La ques­tion ne se ré­sume pas à sa­voir si un geste tech­nique est exé­cu­té se­lon les règles de l’art ; la qua­li­té du gui­dage dé­pend tout au­tant de la dis­po­ni­bi­li­té de l’at­ten­tion, de la ré­ac­ti­vi­té et du consen­te­ment à de­meu­rer en lien avec le dé­rou­le­ment réel de la si­tua­tion.

Les limites comme composante de la responsabilité

Au terme de la ses­sion, il n’est pas rare de voir sur­gir une fa­tigue mar­quée, une chute émo­tion­nelle ou le be­soin im­pé­rieux de di­gé­rer l’in­ten­si­té vé­cue et la charge de res­pon­sa­bi­li­té en­dos­sée. Le jar­gon com­mu­nau­taire dé­signe par­fois de tels états sous le terme de « top drop ».

Les causes en sont mul­tiples et l’on ne sau­rait y voir sys­té­ma­ti­que­ment la preuve d’une vio­la­tion de ses propres li­mites. Cet état peut s’en­ra­ci­ner dans la las­si­tude phy­sique, la re­tom­bée d’une ac­ti­va­tion in­tense, la por­tée af­fec­tive de l’ex­pé­rience, l’in­cer­ti­tude re­la­tion­nelle ou le poids des res­pon­sa­bi­li­tés as­su­mées en cours de route.

Il peut tou­te­fois ser­vir d’ai­guillon pour une ré­flexion a pos­te­rio­ri. Outre la ques­tion de ce qui a pu pe­ser sur le plan tech­nique ou re­la­tion­nel, il est per­ti­nent d’exa­mi­ner si la per­sonne qui guide a agi en ac­cord avec sa vo­lon­té pro­fonde, si elle a su cap­ter l’ins­tant pré­cis de son al­té­ra­tion et si elle s’est oc­troyé le droit d’agir en consé­quence.

Des li­mites clai­re­ment res­sen­ties et for­mu­lées par la per­sonne qui guide s’avèrent tout aus­si pré­cieuses pour la per­sonne liée. Qui­conque sait quelles ex­pé­riences il sou­haite sus­ci­ter — et les­quelles il re­jette — gagne en pré­vi­si­bi­li­té dans son gui­dage. Il lui de­vient in­utile de dis­si­mu­ler sa ré­ti­cence, d’en­dos­ser un cos­tume qui ne lui sied point ou de s’éter­ni­ser dans une res­pon­sa­bi­li­té qu’il ne veut plus por­ter.

Il peut alors fo­ca­li­ser son at­ten­tion sur le dé­rou­le­ment ef­fec­tif de la ses­sion, s’épar­gnant d’avoir à ju­gu­ler si­mul­ta­né­ment son propre re­fus. De son côté, la per­sonne liée s’af­fran­chit de la né­ces­si­té de s’en re­mettre à un guide qui pour­suit son of­fice alors même que son équi­libre psy­chique n’est plus en phase avec ses actes.

Les fron­tières per­son­nelles ne consti­tuent donc en rien un obs­tacle à une co­opé­ra­tion sé­cu­ri­sante. Elles en consti­tuent l’une des condi­tions sine qua non.

Un consen­te­ment de qua­li­té ne ré­side pas dans la dis­po­si­tion de la per­sonne la plus aguer­rie à ac­cé­der à tout ce qu’elle est tech­ni­que­ment ca­pable d’exé­cu­ter. Il ré­side dans la pos­si­bi­li­té of­ferte à cha­cun des deux par­te­naires de sta­tuer sur la confi­gu­ra­tion de l’ex­pé­rience par­ta­gée, tant en amont qu’au fil de son évo­lu­tion concrète.

La com­pé­tence élar­git le champ des pos­sibles de la né­go­cia­tion conjointe. Elle n’ins­taure en au­cun cas l’obli­ga­tion d’en épui­ser toutes les res­sources.