Le consentement et la personne qui guide la session
Celui qui guide a aussi le droit de dire : « non ».
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La capacité n’est pas une obligation de satisfaire
Le consentement ne protège pas un rôle au détriment d’un autre. Il protège la possibilité pour les deux personnes de décider des expériences auxquelles elles souhaitent participer, de ce qu’elles sont disposées à faire et de la responsabilité qu’elles veulent accepter.
Ce principe s’applique même lorsque les rôles au cours d’une session sont sensiblement différents et qu’une personne porte une part plus importante de responsabilité dans son déroulement.
Lorsqu’on aborde la question du consentement, l’attention se focalise souvent sur la personne liée — et cela vaut également pour mes propres articles. Durant la session, elle se trouve dans une position physiquement plus vulnérable, et la personne qui l’attache dispose d’une plus grande latitude pour influencer le cours des événements. C’est elle qui donne le rythme, choisit les procédés techniques et peut impacter de manière significative l’état physique et psychique d’autrui.
Cependant, une plus grande responsabilité dans un rôle ne signifie pas que ses propres limites cessent d’être importantes.
Les limites de la personne qui guide la session peuvent s’avérer moins visibles précisément parce que sa compétence technique est facilement confondue avec une disposition ou un engagement présumé à créer une expérience déterminée. Si un individu maîtrise une technique spécifique, il peut s’ensuivre l’attente qu’il l’emploiera à la demande d’autrui. Or, la connaissance d’un procédé ne vaut pas consentement à son utilisation.
La personne qui guide la session peut maîtriser une technique tout en refusant de l’appliquer avec une personne en particulier ou dans une situation donnée. Elle peut refuser une intensité précise, une dynamique relationnelle, un cadre psychologique ou le degré de responsabilité qu’exigerait l’expérience en question.
Un tel refus ne constitue ni un échec ni un manque d’obligeance. C’est l’expression de l’autonomie.
Le souhait de la personne liée doit être compris comme une impulsion en vue d’une négociation conjointe, et non comme une consigne que le ou la rigger se doit d’exécuter. Cela demeure vrai même si l’expérience demandée pouvait être techniquement réalisée et ses risques physiques maintenus dans des limites acceptables. La sécurité ne constitue pas le seul critère du consentement.
Le refus ne doit pas nécessairement découler de risques physiques ou psychologiques objectifs inhérents à la requête de la personne liée. Si une certaine dynamique ne correspond pas aux valeurs de la personne qui guide, si elle lui est désagréable ou si elle ne souhaite pas assumer les répercussions psychologiques et relationnelles potentielles qu’elle pourrait entraîner, le refus demeure un choix parfaitement légitime.
Il convient toutefois, à ce stade, de distinguer les désirs qui font l’objet d’une négociation des besoins fondamentaux ancrés dans le fonctionnement corporel ou psychique de la personne liée. Cette dernière peut par exemple savoir qu’un procédé particulier — tel qu’un mode de toucher convenu, une respiration partagée ou, à l’inverse, la mise à distance de la personne qui guide — l’aide à surmonter une réaction somatique précise, à maintenir son orientation ou à restaurer un sentiment de sécurité.
La personne qui guide n’est pas tenue d’accepter la solution précisément proposée, mais elle ne saurait faire abstraction du besoin qui la sous-tend. Elle peut proposer une autre approche, ajuster le plan initial ou conclure que, dans les conditions présentes, elle ne souhaite pas mener la session. Refuser une solution spécifique ne revient donc pas à refuser de prendre en compte le besoin d’autrui. Un article distinct sera consacré à cette distinction.
La capacité à reconnaître ses propres limites
La personne qui guide la session peut elle aussi se trouver confrontée à des décisions prises sous la pression des attentes. Elle peut alors s’engager dans une interaction où elle ne désire même pas entrer. Le consentement, en pareil cas, procède davantage du besoin de valider sa propre compétence, de préserver sa réputation ou d’éviter de décevoir l’autre que d’une réelle volonté.
La faculté de protéger ses propres limites ne commence donc pas au moment où l’on formule un refus. Elle débute dès la perception de l’instant où la disposition à interagir vient à changer.
Cela peut s’avérer ardu. La personne qui guide peut considérer un certain degré d’inconfort comme inhérent à sa responsabilité, la fatigue comme une épreuve qu’un individu expérimenté se doit de surmonter, et la résistance intérieure comme le signe d’un manque de professionnalisme. Plus son identité est intimement liée à sa capacité à maîtriser la situation, plus il lui sera difficile de s’avouer qu’elle ne souhaite pas créer telle expérience ou qu’elle refuse d’y persévérer.
Il importe par conséquent de distinguer la charge psychique ou physique qu’une personne accepte en toute conscience de la situation où elle persiste principalement parce qu’elle s’interdit de modifier sa décision. Conduire une session peut se révéler exigeant sur les plans physique, psychologique et relationnel sans pour autant impliquer une violation de limites. Le facteur décisif réside dans le fait de savoir si l’individu assume toujours consciemment cette charge ou s’il continue uniquement par crainte de juger le refus incompatible avec son rôle.
Une telle pression tend à se faire plus discrète que celle qui pèse sur la personne liée. Vu de l’extérieur, la poursuite peut en effet donner l’illusion de la compétence, de la fiabilité ou de l’attention portée à l’autre. Pourtant, la décision peut obéir de plus en plus à l’idée qu’on se fait du comportement attendu d’une personne capable et aguerrie.
Le mécanisme s’apparente ainsi au cas où la personne liée consent essentiellement par besoin de complaisance. Dans les deux cas, la décision s’éloigne du vécu authentique pour se rapprocher de l’interprétation d’un rôle convenu. Pour la qualité du consentement, il importe donc non seulement de savoir si l’individu avait formellement la possibilité de refuser, mais aussi s’il était en mesure de concevoir son refus comme une option légitime.
La responsabilité du déroulement de la session n’implique aucune obligation de se conformer au plan initial en toutes circonstances. La personne qui guide n’a pas à attendre l’apparition d’un danger objectif ou d’un problème technique pour clore la session. Elle n’a pas à prouver que son motif possède un poids suffisant. Le simple fait de ne pas vouloir créer une expérience donnée ou de refuser d’y donner suite constitue en soi une raison amplement suffisante pour changer de cap.
Une limite ne revêt toutefois une portée pratique que lorsqu’on lui donne corps par ses actes. Cela peut se traduire par le refus de la session envisagée, la modification du projet initial ou la délimitation des techniques et des dynamiques qui seront exclues de l’expérience partagée. En cours de session, il peut s’avérer nécessaire de ralentir, de réorienter la trajectoire, de marquer une pause ou d’y mettre un terme. Il peut s’agir également de rejeter un rôle ou une schématisation psychologique qui s’avèrent étrangers ou auxquels on ne s’identifie plus.
Comment communiquer ses propres limites
La protection de ses frontières personnelles englobe également la manière dont la personne qui guide les communique à la personne liée. La limite doit être exprimée avec suffisamment de clarté pour qu’autrui n’ait pas à deviner s’il s’agit d’un refus net, d’une hésitation passagère ou d’une invitation à insister davantage.
Clarté ne rime toutefois pas avec rudesse.
Pour la personne liée, entendre un « non » peut réveiller une grande vulnérabilité au moment où elle offre sa confiance ou formule un désir porteur d’une forte résonance intime. Le rejet d’une technique ou d’une dynamique particulière peut aisément être perçu comme un rejet de sa propre personne, en particulier lorsque le souhait touche à l’intimité, à l’abandon, à la corporativité ou au besoin d’être pleinement vu par l’autre.
La personne qui guide peut nommer cette distinction de manière explicite. Elle peut par exemple signifier qu’elle refuse de façonner telle expérience tout en saluant la confiance qui a motivé la confidence de ce désir. Le respect d’autrui et le désaccord quant à la forme précise de la session peuvent coexister de front.
Par exemple : Personne liée : « J’aimerais essayer un jour quelque chose qui me rappellerait cette situation dont je t’ai parlé. » Rigger ou riggerka : « De quelle manière précise ? » Personne liée : « À ce moment-là, j’étais complètement tétanisée, incapable de prononcer un mot. C’était horrible. J’ai paniqué. J’aimerais retrouver ce genre de sensation cette fois-ci, mais réussir à te faire stopper. » Rigger ou riggerka : « Je comprends. Mais je ne souhaite pas faire cela avec toi. Ça ne me dérange pas que tu le désires, et je conçois pourquoi il pourrait être important pour toi de parvenir à interrompre la situation cette fois-ci. En revanche, je refuse de recréer intentionnellement quelque chose destiné à raviver ton traumatisme. »
Une communication empreinte de tact ne signifie pas pour autant qu’il faille s’étendre en de longs plaidoyers ou adoucir la limite au point de la rendre méconnaissable. Fournir une explication peut aider l’autre à appréhender la situation, mais cela ne doit en aucun cas devenir une condition sine qua non à la validité du refus. La personne qui guide n’est pas tenue d’avancer des arguments qui paraîtront d’une gravité suffisante aux yeux d’autrui.
Des explications par trop détaillées risquent en outre de suggérer par mégarde qu’une limite s’apparente à un problème susceptible d’être résolu par le bon argumentaire. Si l’on indique qu’une expérience aurait éventuellement pu être envisagée dans d’autres conditions, l’autre personne peut se mettre en quête des moyens de faire varier ces circonstances. Le refus initial glisse alors facilement vers une nouvelle négociation.
Une limite bien communiquée énonce donc avant tout ce que la personne qui guide s’apprête à faire ou à s’interdire. Plutôt que de porter un jugement sur autrui, elle parle en son nom propre : « Je ne veux pas créer cette dynamique », « Je n’assume pas cette responsabilité » ou « Je ne désire plus poursuivre sous cette forme. »
Une telle formulation ne reporte pas la charge de la limite sur la personne liée. Elle ne suggère en rien que le problème proviendrait d’une insuffisance d’expérience, de sensibilité, de crédibilité ou de maîtrise de la situation. La limite demeure l’apanage et la décision de celui ou celle qui l’exprime.
Si la personne qui guide souhaite formuler une alternative, elle peut suggérer une autre technique, une intensité moindre ou un cadre psychologique différent. Une telle proposition n’a toutefois de sens que si elle emporte son entière adhésion. Elle ne doit en aucun cas servir de compensation obligatoire en contrepartie d’un refus. Nul n’est tenu d’assortir chaque « non » d’un « oui » de rechange.
Une telle communication peut susciter la déception, la tristesse ou le trouble. C’est pourquoi la préservation de ses propres frontières implique aussi la capacité à tolérer qu’une décision légitime puisse s’avérer désagréable pour autrui. Accueillir la réaction de l’autre ne revient ni à abdiquer sa limite ni à endosser la responsabilité de purger ce refus de tout impact émotionnel.
Ce écueil guette plus particulièrement les riggers et riggerkas soucieux de paraître sûrs d’eux, bienveillants et compétents. Ils risquent de vivre leur propre désaccord comme une défaillance dans le soin apporté ou comme la preuve qu’ils ont failli à subvenir aux besoins de l’autre. De même, les personnes qui s’escriment à écarter à tout prix le conflit, la déception ou les affects inconfortables d’autrui tendent à transgresser leurs propres limites.
Ceux ou celles qui associent leur rôle à celui de sauveteur peuvent éprouver un impérieux besoin de porter assistance à une personne liée qui leur livre ses traumatismes ou sa vulnérabilité. Refuser un tel vœu peut leur sembler proche d’un non-assistance à personne en détresse. Pourtant, céder à l’impulsion de procurer à la personne liée une expérience cathartique s’avère souvent contre-productif. Une attitude responsable consiste parfois précisément à s’abstenir d’endosser le costume de thérapeute.
À l’inverse, un rigger ou une riggerka moins aguerri peut éprouver des difficultés à départager le respect dû au souhait d’autrui de l’obligation de l’exaucer. Lorsqu’une personne exprime un désir authentique avec force clarté, l’autre peut avoir le sentiment que, faute d’un motif d’une gravité patente, le droit de dire non lui est refusé.
Protéger les limites de la personne qui guide implique pourtant parfois, tout simplement, d’accepter qu’autrui reparte déçu, sans que la relation ne perde pour autant sa qualité de respect mutuel.
Il est recommandé de signifier une limite sitôt qu’elle est reconnue. La différer par souci d’épargner l’autre risque d’amener la personne liée à investir durablement sa confiance et ses attentes dans une modalité d’expérience qui ne pourra de toute façon pas advenir sous la forme convenue. Un refus prononcé à temps se révèle plus prévenant qu’une adhésion de façade suivie de résistance, d’incertitude ou d’un retrait soudain.
La délicatesse consiste à ne pas laisser autrui démuni d’informations intelligibles tout en s’interdisant de banaliser sa réaction. La fermeté consiste à ne point transformer un refus net en une négociation confuse au seul motif que son acceptation s’avère ardue pour quelqu’un.
Une limite bien posée ne se veut ni une sentence glaciale ni une sollicitation d’autorisation pour refuser. C’est un message clair sur le plan relationnel, qui permet aux deux parties de vérifier s’il subsiste une autre déclinaison de l’expérience partagée qui recueille leur adhésion véritable.
Les limites en cours de session
Les frontières de la personne qui guide ne s’arrêtent pas au compromis initial. Au cœur même de la session, il peut s’avérer que la configuration convenue ne correspond plus à ses dispositions ou à son vouloir-faire. Une fatigue physique, un décrochage de l’attention, une réaction émotionnelle inopinée ou le constat que la dynamique à l’œuvre dépasse le cadre dans lequel on consent à s’inscrire peuvent ainsi faire surface.
Le droit de ralentir, d’inféchir ou d’interrompre la situation appartient donc de plein droit à la personne qui la conduit. L’exercice de ce droit ne contredit nullement sa plus grande responsabilité ; il en constitue bien au contraire l’aboutissement pratique. S’avouer fatigué, sujet à un déficit d’attention ou traversé par un changement de disposition s’avère plus responsable que de persévérer dans le seul but de respecter le plan initial.
Durant la session, la communication d’une limite doit avant tout être immédiatement opérante. La personne liée a besoin de savoir ce qui bascule et l’incidence de ce changement sur la suite. La personne qui guide n’est pas tenue de cerner d’emblée la totalité des mécanismes à l’œuvre en elle. Elle peut transmettre une information partielle mais transparente : qu’elle doit marquer un temps d’arrêt, ralentir ou prendre la mesure de ce qui se passe en elle.
Il n’est point besoin qu’une limite ait fait l’objet d’une analyse exhaustive pour qu’on puisse y conformer ses actes.
Si la personne qui guide se contente de laisser deviner son infléchissement par le biais d’une prise de distance, d’une accélération, d’une irritation ou d’une présence en pointillé, la personne liée perçoit bien qu’un changement est intervenu, sans toutefois en saisir la cause. Elle risque alors de chercher la faille en elle-même, de s’efforcer de se faire plus discrète ou de s’attribuer la charge de l’état d’autrui.
Une communication claire désamorce cette incertitude. Elle offre à la personne liée la possibilité de se repérer dans la situation et de réagir face à la réalité plutôt qu’au gré de ses suppositions.
S’obstiner à travers une résistance prononcée ou un épuisement caractérisé risque de grever l’attention, le discernement et la capacité à moduler sa réponse avec tact face à l’état de l’autre. Le souffle, la voix, le rythme, la texture du toucher ou la présence globale de la personne qui guide s’en trouvent altérés. La personne liée décèle ces mutations, même lorsqu’elle se révèle incapable de les nommer avec précision.
Le refoulement de ses propres limites peut ainsi déteindre sur l’expérience partagée, quand bien même les règles techniques continuent d’être formellement respectées. La question ne se résume pas à savoir si un geste technique est exécuté selon les règles de l’art ; la qualité du guidage dépend tout autant de la disponibilité de l’attention, de la réactivité et du consentement à demeurer en lien avec le déroulement réel de la situation.
Les limites comme composante de la responsabilité
Au terme de la session, il n’est pas rare de voir surgir une fatigue marquée, une chute émotionnelle ou le besoin impérieux de digérer l’intensité vécue et la charge de responsabilité endossée. Le jargon communautaire désigne parfois de tels états sous le terme de « top drop ».
Les causes en sont multiples et l’on ne saurait y voir systématiquement la preuve d’une violation de ses propres limites. Cet état peut s’enraciner dans la lassitude physique, la retombée d’une activation intense, la portée affective de l’expérience, l’incertitude relationnelle ou le poids des responsabilités assumées en cours de route.
Il peut toutefois servir d’aiguillon pour une réflexion a posteriori. Outre la question de ce qui a pu peser sur le plan technique ou relationnel, il est pertinent d’examiner si la personne qui guide a agi en accord avec sa volonté profonde, si elle a su capter l’instant précis de son altération et si elle s’est octroyé le droit d’agir en conséquence.
Des limites clairement ressenties et formulées par la personne qui guide s’avèrent tout aussi précieuses pour la personne liée. Quiconque sait quelles expériences il souhaite susciter — et lesquelles il rejette — gagne en prévisibilité dans son guidage. Il lui devient inutile de dissimuler sa réticence, d’endosser un costume qui ne lui sied point ou de s’éterniser dans une responsabilité qu’il ne veut plus porter.
Il peut alors focaliser son attention sur le déroulement effectif de la session, s’épargnant d’avoir à juguler simultanément son propre refus. De son côté, la personne liée s’affranchit de la nécessité de s’en remettre à un guide qui poursuit son office alors même que son équilibre psychique n’est plus en phase avec ses actes.
Les frontières personnelles ne constituent donc en rien un obstacle à une coopération sécurisante. Elles en constituent l’une des conditions sine qua non.
Un consentement de qualité ne réside pas dans la disposition de la personne la plus aguerrie à accéder à tout ce qu’elle est techniquement capable d’exécuter. Il réside dans la possibilité offerte à chacun des deux partenaires de statuer sur la configuration de l’expérience partagée, tant en amont qu’au fil de son évolution concrète.
La compétence élargit le champ des possibles de la négociation conjointe. Elle n’instaure en aucun cas l’obligation d’en épuiser toutes les ressources.

