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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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La scène asiatique avec des bambous.

Le consentement et les limites façonnés par l’expérience

Comment l’expérience aide à reconnaître et à façonner ses propres limites.

 · 8 min de lecture

En lien avec le consen­te­ment, on sou­ligne fré­quem­ment la né­ces­si­té de connaître ses propres li­mites et de les com­mu­ni­quer au préa­lable à au­trui. Cette exi­gence est es­sen­tielle. Elle per­met d’éclair­cir ce qu’une per­sonne re­fuse, les condi­tions dans les­quelles elle ac­cepte de s’en­ga­ger dans une ex­pé­rience, ain­si que les va­leurs ou be­soins qui sont pour elle non né­go­ciables.

Pa­ral­lè­le­ment, cela peut in­duire l’idée er­ro­née que toutes les li­mites existent déjà avant l’ex­pé­rience sous une forme ache­vée et im­muable, et qu’il suf­fi­rait de les iden­ti­fier et de les nom­mer cor­rec­te­ment. Cer­taines li­mites sont ef­fec­ti­ve­ment de cet ordre. Une per­sonne peut sa­voir de longue date qu’elle ne sou­haite pas un cer­tain type d’ac­tion ou qu’une dy­na­mique re­la­tion­nelle par­ti­cu­lière lui est in­ac­cep­table. Ces li­mites peuvent de­meu­rer re­la­ti­ve­ment stables d’une si­tua­tion ou d’une re­la­tion à l’autre.

D’autres li­mites sont ce­pen­dant condi­tion­nelles. Elles ne se rap­portent pas seule­ment à l’ac­ti­vi­té en soi, mais aus­si à avec qui, de quelle ma­nière et dans quel état d’es­prit elle se dé­roule. Une per­sonne peut ne pas re­je­ter l’in­ten­si­té en tant que telle, mais n’en vou­loir qu’avec un mode de com­mu­ni­ca­tion spé­ci­fique. Elle peut ne pas re­je­ter l’idée d’être gui­dée, mais avoir be­soin de temps pour ins­tau­rer la confiance. Un cer­tain type de tou­cher peut s’avé­rer agréable dans une re­la­tion et in­ac­cep­table dans une autre. Le même ton de voix peut un jour agir comme un gui­dage sé­cu­ri­sant et, le len­de­main, comme une pres­sion.

La li­mite ne consti­tue donc pas tou­jours une pro­prié­té in­hé­rente à une ac­ti­vi­té pré­cise. Elle émerge sou­vent de la re­la­tion entre l’ac­tion, la per­sonne, l’état pré­sent et la si­gni­fi­ca­tion que re­vêt la si­tua­tion.

Plu­tôt que de se po­ser la ques­tion : « Est-ce là ma li­mite ? », il est par­fois plus juste de se de­man­der : « Dans quelles cir­cons­tances cela m’est-il ac­cep­table, et à quel mo­ment la si­gni­fi­ca­tion d’un acte change-t-elle ? »

De sur­croît, les li­mites ne se ré­duisent pas à de simples in­ter­dic­tions. Elles peuvent éga­le­ment dé­crire les condi­tions ren­dant une ex­pé­rience pos­sible. Une li­mite peut si­gni­fier « je ne veux pas de ceci », mais aus­si « je ne le veux que plus len­te­ment », « j’ai be­soin d’un autre type de contact pour cela » ou « je n’ai pas la ca­pa­ci­té d’ac­cueillir cette ex­pé­rience au­jourd’hui ».

Elles évoquent ain­si da­van­tage une carte en per­pé­tuelle mu­ta­tion qu’une bar­rière unique et in­fran­chis­sable. Cette car­to­gra­phie n’in­ven­to­rie pas seule­ment les zones qu’un in­di­vi­du sou­haite contour­ner, mais aus­si les che­mins qu’il peut em­prun­ter et les condi­tions re­quises pour y par­ve­nir.

Ce que l’expérience révèle et ce qu’elle crée

Nous af­fir­mons sou­vent qu’au cours d’une séance, une per­sonne a dé­cou­vert une li­mite qu’elle igno­rait jusque-là. Cette for­mu­la­tion pré­sup­pose que la li­mite exis­tait déjà et que l’ex­pé­rience s’est conten­tée de la rendre vi­sible.

Dans cer­tains cas, c’est une des­crip­tion exacte. Un in­di­vi­du peut por­ter en lui une sen­si­bi­li­té, un be­soin ou une vul­né­ra­bi­li­té qu’il n’avait ja­mais croi­sés dans une si­tua­tion sus­cep­tible de les éveiller. Seule une ex­pé­rience concrète lui per­met alors de mettre au jour quelque chose qui fai­sait par­tie de son vécu, sans tou­te­fois re­vê­tir en­core de forme pré­cise.

Ce­pen­dant, toute li­mite n’a pas be­soin d’être pré­sente avant l’ex­pé­rience sous la forme d’un trait ca­ché de la per­sonne. Par­fois, elle naît pré­ci­sé­ment du dé­rou­le­ment des faits. Une ac­ti­vi­té peut être ac­cep­table en soi, mais de­ve­nir une li­mite en rai­son de la ma­nière dont elle a été exé­cu­tée. Un geste peut se pa­rer d’un sens in­opi­né dans le contexte d’une re­la­tion sin­gu­lière. Quelque chose qui était agréable par le pas­sé peut ces­ser de l’être une fois que la confiance, la si­tua­tion de vie ou la com­pré­hen­sion de ses propres ex­pé­riences pas­sées ont évo­lué. En pa­reil cas, l’ex­pé­rience ne se borne pas à ré­vé­ler une li­mite : elle par­ti­cipe à sa ge­nèse.

Cette dis­tinc­tion im­porte car les li­mites sont par­fois jau­gées à l’aune d’une iden­ti­té fi­gée. On pos­tule qu’un in­di­vi­du veut ou ne veut pas quelque chose, et qu’une dé­ci­sion au­then­tique de­vrait de­meu­rer im­muable dans le temps. Or, le psy­chisme hu­main ne fonc­tionne pas ain­si. Une même ac­ti­vi­té ne consti­tue pas, dans toutes les si­tua­tions, une ex­pé­rience psy­cho­lo­gi­que­ment iden­tique. Sa si­gni­fi­ca­tion va­rie se­lon la re­la­tion, les at­tentes, le mode de conduite ain­si que l’état cor­po­rel et émo­tion­nel ins­tan­ta­né. Par consé­quent, si une per­sonne éva­lue dif­fé­rem­ment un même acte se­lon les si­tua­tions, cela ne tra­duit ni de l’in­dé­ci­sion ni une in­ca­pa­ci­té à se connaître soi-même. Elle ré­agit sim­ple­ment au fait que les condi­tions ont chan­gé, et avec elles, le sens de l’ex­pé­rience tout en­tière.

De même, la mo­di­fi­ca­tion d’une li­mite n’in­va­lide pas né­ces­sai­re­ment une dé­ci­sion prise en amont. Une per­sonne a pu vou­loir au­then­ti­que­ment quelque chose par le pas­sé et dé­cou­vrir plus tard qu’elle ne le sou­haite plus, qu’elle le veut au­tre­ment, ou que cette ex­pé­rience ne lui est pos­sible qu’à d’autres condi­tions. L’au­to­no­mie ne consiste pas à res­ter per­pé­tuel­le­ment co­hé­rent avec soi-même, mais à être en me­sure de dé­ci­der à la lu­mière de ce que l’on sait, de ce que l’on res­sent et de ce dont on a be­soin à pré­sent.

Ce qui en découle pour le consentement

Un consen­te­ment de qua­li­té ne sau­rait re­po­ser sur l’exi­gence qu’un in­di­vi­du connaisse et dé­crive par avance l’en­semble de ses li­mites fu­tures. Il peut en re­vanche fa­çon­ner les condi­tions per­met­tant à une li­mite jusque-là in­con­nue d’être re­con­nue et d’in­fluer sur la suite des évé­ne­ments. Qu’une li­mite vienne d’être dé­cou­verte ne prouve en rien que le consen­te­ment ini­tial a été mal né­go­cié. On peut se heur­ter à une borne in­soup­çon­née au cœur même d’une dé­marche res­pec­tueuse. Cer­tains ver­sants de sa propre in­té­rio­ri­té ne se laissent ap­pri­voi­ser que par la voie de l’ex­pé­rience.

Le fac­teur dé­ci­sif ré­side dans ce qui ad­vient après l’émer­gence de cette in­for­ma­tion nou­velle. Il se peut qu’un in­di­vi­du ne soit pas en me­sure de nom­mer ins­tan­ta­né­ment et pré­ci­sé­ment sa li­mite. Il per­ce­vra peut-être d’abord seule­ment une ten­sion dif­fuse, une al­té­ra­tion du sen­ti­ment de sé­cu­ri­té ou le be­soin de mar­quer une pause. Une com­pré­hen­sion plus fine de ce qui s’est joué ne sur­gi­ra qu’avec le re­cul. Une telle in­cer­ti­tude ne sau­rait tou­te­fois jus­ti­fier que l’on re­lègue son vécu au se­cond plan. Une li­mite n’a pas be­soin d’être par­fai­te­ment for­mu­lée pour mé­ri­ter l’at­ten­tion. Il n’est pas da­van­tage re­quis de prou­ver qu’elle exis­tait avant le dé­but de la séance : sa lé­gi­ti­mi­té puise dans le fait qu’elle est de­ve­nue une com­po­sante du vécu pré­sent et des choix à ve­nir.

La per­sonne qui guide la séance n’a donc pas à an­ti­ci­per toutes les li­mites pos­sibles de l’autre – une telle exi­gence se­rait illu­soire. Elle en­dosse en re­vanche la res­pon­sa­bi­li­té de veiller à ce que le plan ini­tial et l’ac­cord préa­lable ne se voient pas confé­rer un poids su­pé­rieur à la nou­velle in­for­ma­tion sur­gie au fil de l’ex­pé­rience. Le consen­te­ment ini­tial per­met à l’ex­pé­rience de s’ini­tier ; il ne ga­ran­tit point que tous ses pro­lon­ge­ments de­meu­re­ront ac­cep­tables sous les mêmes aus­pices.

Si la per­sonne liée est en me­sure de si­gni­fier son état, d’in­fluer sur la suite et de ver­ba­li­ser son res­sen­ti a pos­te­rio­ri sans qu’on le lui conteste, la ren­contre avec une in­at­ten­due li­mite peut s’ins­crire comme un ja­lon d’une ex­plo­ra­tion de soi sé­cu­ri­sée. Si elle se trouve en re­vanche contrainte de jus­ti­fier sa li­mite, de la jau­ger à l’aune de l’ac­cord ini­tial ou de se voir ob­jec­ter que sa ré­ac­tion n’est pas suf­fi­sam­ment fon­dée, le consen­te­ment cesse de pro­té­ger sa fa­cul­té de ré­agir à la réa­li­té de son vécu.

Cela s’ap­plique éga­le­ment aux li­mites qui ne se dé­voilent qu’avec le temps. Une prise de conscience tar­dive ne si­gni­fie pas que l’in­di­vi­du a fa­bri­qué sa ré­ac­tion a pos­te­rio­ri ou que son éva­lua­tion perd en cré­di­bi­li­té. Elle at­teste sim­ple­ment que la por­tée de cer­taines ex­pé­riences ne peut être mé­ta­bo­li­sée sur l’ins­tant.

Une li­mite in­édite ne vient pas né­ces­sai­re­ment frap­per de nul­li­té tout ce qui s’est dé­rou­lé du­rant la séance. Elle mo­di­fie tou­te­fois la donne pour les dé­ci­sions à ve­nir. Dès lors qu’un in­di­vi­du dé­tient une in­for­ma­tion qu’il igno­rait au­pa­ra­vant, il n’est plus per­mis d’at­tendre de lui qu’il conti­nue d’agir comme s’il ne la pos­sé­dait pas.

Le consen­te­ment ne se borne donc pas à pro­té­ger le droit d’ex­pri­mer des li­mites déjà iden­ti­fiées. Il ga­ran­tit éga­le­ment la la­ti­tude de dé­cou­vrir, d’en­gen­drer, de mo­di­fier et d’in­té­grer une li­mite dans ses choix fu­turs, sans exi­ger de dé­mons­tra­tion quant à sa constance ou à son exis­tence an­té­rieure.

Les li­mites ne consti­tuent point le cer­ti­fi­cat im­muable de ce qu’est un in­di­vi­du. Elles ex­priment son rap­port ins­tan­ta­né à son propre corps, à une ex­pé­rience pré­cise et à la si­tua­tion dans la­quelle il se trouve. Un consen­te­ment de qua­li­té n’exige pas que toutes les li­mites soient fi­gées ; il re­quiert que l’homme ou la femme puisse s’aper­ce­voir que sa li­mite se des­sine ailleurs qu’il ne le croyait, et que cette épi­pha­nie exerce une in­fluence réelle sur ce qui va suivre.