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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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Jeune femme dans un salon oriental.

Quand le consentement ne découle pas d’une décision personnelle

Comment la pression silencieuse de l’environnement et l’asymétrie du pouvoir étouffent le propre vécu.

 · 14 min de lecture

L’un des pos­tu­lats fon­da­men­taux du consen­te­ment re­pose sur la convic­tion qu’un in­di­vi­du peut li­bre­ment dire oui ou non. S’il a eu la pos­si­bi­li­té de re­fu­ser et qu’il a néan­moins consen­ti, son ac­cord est gé­né­ra­le­ment consi­dé­ré comme l’ex­pres­sion d’une dé­ci­sion au­to­nome.

Ce rai­son­ne­ment est com­pré­hen­sible, mais il se ré­vèle par trop sim­pliste.

Les dé­ci­sions ne naissent pas dans le vide. Elles sur­gissent au cœur d’une si­tua­tion et d’une re­la­tion concrètes, ca­rac­té­ri­sées par une ré­par­ti­tion spé­ci­fique des connais­sances, de l’au­to­ri­té et des at­tentes. On ne choi­sit pas seule­ment en fonc­tion de ce que l’on res­sent. On se dé­ter­mine éga­le­ment d’après ce que l’on juge nor­mal, ce que la si­tua­tion semble exi­ger, l’in­ter­pré­ta­tion à la­quelle on ac­corde du cré­dit et les ré­per­cus­sions que l’on re­doute en cas de désac­cord.

Il existe par consé­quent un gouffre entre la simple fa­cul­té for­melle de dire non et la dis­po­ni­bi­li­té réelle d’une dé­ci­sion propre.

La per­sonne liée n’est nul­le­ment te­nue de pro­tes­ter ou d’em­ployer un mot de sé­cu­ri­té (sa­fe­word) ; elle peut même pour­suivre sa col­la­bo­ra­tion. Du point de vue de la per­sonne qui guide la ses­sion, tout peut sem­bler se dé­rou­ler confor­mé­ment au pacte ini­tial. Pour­tant, cette conti­nui­té ne pro­cède pas né­ces­sai­re­ment d’une claire ré­so­lu­tion in­té­rieure.

Cela ne si­gni­fie pas au­to­ma­ti­que­ment que le consen­te­ment était ca­duc ou que l’autre par­tie a sciem­ment fran­chi la ligne. Cela in­dique sim­ple­ment qu’il ne suf­fit pas de comp­ta­bi­li­ser les mots pro­non­cés pour ap­pré­hen­der le consen­te­ment. Il im­porte éga­le­ment d’exa­mi­ner les condi­tions dans les­quelles ces mots ont vu le jour et le pro­ces­sus par le­quel un vécu s’est mué en dé­ci­sion.

Quand un cadre extérieur commence à régir la réalité intime

Toute si­tua­tion so­ciale sé­crète une ar­chi­tec­ture par­ti­cu­lière de la réa­li­té. Elle dé­li­mite ce qui passe pour usuel dans ce mi­lieu, les ré­ac­tions que l’on es­compte, qui dé­tient le pri­vi­lège d’in­ter­pré­ter les faits et quelles op­tions ap­pa­raissent comme al­lant de soi. Cette ar­chi­tec­ture n’est pas né­ces­sai­re­ment pré­mé­di­tée. Elle émerge du dé­cor, du lexique em­ployé, de la ré­par­ti­tion des rôles, des an­té­cé­dents de cha­cun et des mi­cro-ré­ac­tions mu­tuelles.

Dans l’uni­vers du shi­ba­ri, par exemple, il va de soi que la per­sonne qui li­go­té im­pulse le rythme, di­rige les mou­ve­ments et maî­trise la di­men­sion tech­nique. La per­sonne liée s’en re­met à ce gui­dage et pé­nètre dans un es­pace fa­çon­né le plus sou­vent par quel­qu’un de plus aguer­ri. Cette di­vi­sion des rôles ne pose pas pro­blème en soi ; elle peut consti­tuer une com­po­sante dé­li­bé­ré­ment choi­sie de la dy­na­mique re­cher­chée.

La dif­fi­cul­té sur­git lorsque la com­pé­tence tech­nique glisse in­si­dieu­se­ment vers une ma­gis­tra­ture mo­rale in­ves­tie du sens à don­ner au vécu d’au­trui.

L’an­crage nor­ma­tif dé­signe ce mo­ment où la per­sonne la plus ex­pé­ri­men­tée de­vient l’éta­lon de me­sure ex­clu­sif de ce qui est nor­mal, to­lé­rable ou d’une gra­vi­té suf­fi­sante. La per­sonne liée cesse alors d’éva­luer sa propre ré­ac­tion à l’aune de son res­sen­ti im­mé­diat pour s’ali­gner sur ce qu’elle sup­pose être le ju­ge­ment de son vis-à-vis. Elle se dira que la dou­leur de­meure dans la norme, que l’in­cer­ti­tude fait par­tie de l’aban­don, qu’émettre le sou­hait de s’ar­rê­ter se­rait dé­pla­cé, ou que ce ma­laise ne re­lève que de son in­ex­pé­rience. Le vécu in­té­rieur ne s’ef­face pas pour au­tant ; c’est le cadre her­mé­neu­tique qui lui confère son sens qui se trouve sub­ver­ti.

À cela s’ajoute une asy­mé­trie épis­té­mique entre l’ini­tié et le néo­phyte. La per­sonne qui conduit la ses­sion pos­sède une com­pré­hen­sion plus fine de la tech­nique, des risques ana­to­miques, des ré­ac­tions ha­bi­tuelles, des usages de la com­mu­nau­té ou des dy­na­miques de liai­son. La per­sonne liée, en re­vanche, dé­tient un ac­cès di­rect à son corps, à ses émo­tions et à la si­gni­fi­ca­tion sub­jec­tive de son ex­pé­rience.

Ces re­gistres de sa­voir ne sont pas in­ter­chan­geables. L’ex­per­tise tech­nique n’ha­bi­lite per­sonne à dé­cré­ter ce que res­sent au­trui. In­ver­se­ment, le vécu sub­jec­tif ne dis­pense pas d’ex­pli­quer la cause tech­nique de chaque sen­sa­tion cor­po­relle. Si ces deux types de sa­voir se prêtent à une com­plé­men­ta­ri­té, au­cun ne sau­rait se sub­sti­tuer ar­bi­trai­re­ment à l’autre. L’asy­mé­trie épis­té­mique de­vient pro­blé­ma­tique dès lors que l’au­to­ri­té de l’un en ma­tière tech­nique est in­dû­ment éten­due au do­maine du res­sen­ti in­time. La per­sonne liée, consciente de sa propre mé­con­nais­sance des lieux, peut en in­fé­rer hâ­ti­ve­ment que son vis-à-vis maî­trise tout aus­si bien ce qui se trame dans son corps et dans sa psy­ché.

Si la per­sonne qui guide qua­li­fie telle ré­ac­tion de nor­male, son avis risque d’étouf­fer le sen­ti­ment propre de la per­sonne liée. Non point que celle-ci fût dé­pour­vue d’avis, mais parce que, dans un contexte de dis­sy­mé­trie in­for­ma­tion­nelle, elle confère à l’autre une ma­gis­tra­ture épis­té­mique su­pé­rieure.

S’ouvre ain­si la brèche de la dé­lé­ga­tion cog­ni­tive. Par cette ex­pres­sion, on en­tend le fait de dé­lé­guer une part de son éva­lua­tion à quel­qu’un jugé plus com­pé­tent. Une telle dé­marche s’avère usuelle et sou­vent sa­lu­taire au quo­ti­dien : en ter­rain in­con­nu, nous nous fions à plus ex­pert que nous, et l’ap­pren­tis­sage d’une dis­ci­pline re­quiert de s’en re­mettre au maître. Dans le shi­ba­ri éga­le­ment, il est ju­di­cieux de confier au rig­ger une sé­rie de dé­ci­sions pra­tiques et tech­niques. Mais la dé­lé­ga­tion cog­ni­tive a ses fron­tières : l’on peut dé­lé­guer l’ex­per­tise tech­nique, ja­mais la sou­ve­rai­ne­té sur le sens de son propre vécu. Lorsque l’in­di­vi­du cesse d’uti­li­ser son corps comme source d’in­for­ma­tion et at­tend qu’on lui dicte si son ma­laise est fon­dé, il ne dé­lège plus seule­ment une tâche opé­ra­tion­nelle ; il aliène l’éva­lua­tion de sa propre réa­li­té.

Le consen­te­ment pro­cède alors moins de la ques­tion « Est-ce que je dé­sire conti­nuer ? » que de celle-ci : « Es­time-t-on de l’autre côté qu’il est conve­nable de pour­suivre ? » Les deux in­ter­ro­ga­tions abou­ti­ront peut-être au même « oui » vo­cal, mais sur le plan psy­cho­lo­gique, il ne s’agit plus de la même dé­ci­sion.

L’ar­chi­tec­ture de la réa­li­té ne ré­gente donc pas seule­ment le cours de la ses­sion ; elle condi­tionne aus­si ce que l’in­di­vi­du s’au­to­rise à consi­dé­rer comme un mo­tif lé­gi­time de chan­ge­ment, et à qui il oc­troie le pou­voir de sta­tuer sur ce mo­tif.

Corps, relation et performance d’un rôle prescrit

L’in­té­ro­cep­tion cor­res­pond à la fa­cul­té de per­ce­voir l’état vis­cé­ral et so­ma­tique de son or­ga­nisme. Néan­moins, une sen­sa­tion phy­sique ne s’ac­com­pagne d’au­cun mode d’em­ploi uni­voque. Une ac­cé­lé­ra­tion du pouls, une ten­sion, des trem­ble­ments, une mo­di­fi­ca­tion du souffle ou une im­pres­sion de dis­so­cia­tion re­vêtent des si­gni­fi­ca­tions chan­geantes se­lon le contexte, l’at­tente et l’in­ter­pré­ta­tion am­biante. Face à un si­gnal cor­po­rel in­con­for­table, la per­sonne liée ne sait pas d’em­blée s’il s’agit de l’in­ten­si­té re­cher­chée, de l’an­goisse de l’in­con­nu, d’une fa­tigue phy­sique ou d’un si­gnal d’ar­rêt. Le sens du si­gnal naît de son in­ter­pré­ta­tion — j’en ai am­ple­ment trai­té par le pas­sé. La ré­ac­tion de la per­sonne qui guide peut étayer ce dé­co­dage ou, au contraire, l’orien­ter de sorte à cou­per l’in­di­vi­du de son propre res­sen­ti. Si la sen­sa­tion phy­sique est ad­mise comme une in­for­ma­tion re­ce­vable et qu’on lui mé­nage un es­pace d’ex­plo­ra­tion, la per­sonne liée s’ap­pro­prie mieux ce qui se joue en elle.

En re­vanche, si elle s’en­tend ré­pé­ter à l’envi que sa ré­ac­tion est ba­nale, qu’elle doit consen­tir à un plus grand aban­don ou que son corps a de la res­source, la grille de lec­ture de ses propres si­gnaux s’al­tère peu à peu. Il ne s’agit pas ici d’une mo­di­fi­ca­tion lit­té­rale des ré­cep­teurs ner­veux ni d’un re­for­ma­tage neu­ro­bio­lo­gique ins­tan­ta­né, mais d’une ré­éva­lua­tion ap­prise des si­gnaux cor­po­rels. L’in­di­vi­du conti­nue certes de per­ce­voir la ten­sion ou l’in­con­fort, mais il les classe dé­sor­mais au rang d’obs­tacles à sur­mon­ter. Dès lors, la ques­tion n’est plus seule­ment de sa­voir s’il per­çoit son corps, mais s’il lui ac­corde sa confiance au mo­ment de tran­cher.

La co­ré­gu­la­tion du sys­tème ner­veux joue un rôle ca­pi­tal dans cette dy­na­mique. La voix, le tem­po des gestes, le contact, la dis­tance, l’échange de re­gards et la pos­ture de gui­dage im­prègnent l’at­mo­sphère de la ses­sion et le de­gré d’ac­ti­va­tion so­ma­tique. La pré­sence apai­sée et ré­cep­tive de ce­lui ou celle qui at­tache aide la per­sonne liée à de­meu­rer en lien avec elle-même au mi­lieu d’un vécu in­tense.

Cette co­ré­gu­la­tion com­porte tou­te­fois une face moins ap­pa­rente. Pour dé­fi­nir son propre état, la per­sonne liée peut en ve­nir à se ca­li­brer en prio­ri­té sur au­trui. Si la per­sonne qui guide af­fiche une sé­ré­ni­té in­ébran­lable, cela pour­ra être in­ter­pré­té comme la preuve ir­ré­fu­table de la sé­cu­ri­té des lieux, quand bien même le corps émet­trait des si­gnaux confus ou pé­nibles. Le calme d’au­trui se sub­sti­tue alors au res­sen­ti in­time comme source d’in­for­ma­tion maî­tresse. Cela ne si­gni­fie pas que la co­ré­gu­la­tion re­lève de la ma­ni­pu­la­tion ou que la quié­tude de l’autre gé­nère en soi un consen­te­ment in­au­then­tique ; cela dé­montre sim­ple­ment que qui­conque pèse lour­de­ment sur la ré­gu­la­tion de la si­tua­tion pèse si­mul­ta­né­ment sur les condi­tions d’émer­gence du choix d’au­trui.

Le sys­tème d’at­ta­che­ment et d’af­fi­lia­tion s’in­vite éga­le­ment dans ce bal­let. La proxi­mi­té re­la­tion­nelle consti­tuant un gi­se­ment de sé­cu­ri­té et de ré­gu­la­tion, l’en­jeu pour la per­sonne ne se ré­sume pas tou­jours à un simple ar­bi­trage entre conti­nuer et stop­per. Elle peut si­mul­ta­né­ment se dé­battre dans un conflit de loyau­té entre la pré­ser­va­tion de son in­té­gri­té sen­so­rielle et la sau­ve­garde du lien avec l’être au­quel elle est at­ta­chée sur les plans émo­tion­nel et ré­gu­la­teur. Des stra­té­gies de pré­ser­va­tion du lien s’ac­tivent alors : l’in­di­vi­du at­té­nue sa contes­ta­tion, s’adapte ou cherche à amor­tir la ten­sion sans bri­ser le contact. Il n’a pas né­ces­sai­re­ment conscience de de­voir ac­quies­cer pour ne point en­cou­rir la dé­fa­veur d’au­trui ; la seule pers­pec­tive d’une rup­ture du lien lui ap­pa­raît sim­ple­ment plus me­na­çante que les si­gnaux d’alarme émis par sa chair.

L’in­jonc­tion liée au sté­réo­type de la « good bot­tom » pro­duit des ef­fets ana­logues. Cette éti­quette, loin d’être un diag­nos­tic cli­nique, ré­sume dans le jar­gon com­mu­nau­taire l’idéal de la per­sonne liée ac­com­plie, do­cile et dé­si­rable. Se­lon les at­tentes im­pli­cites, un tel pro­fil en­caisse l’in­ten­si­té sans sour­ciller, s’en re­met aveu­glé­ment au guide, ne per­turbe point le flux de la ses­sion, ré­agit se­lon les ca­nons pres­crits et s’abs­tient de pol­luer l’échange par des doutes in­tem­pes­tifs.

Ces élé­ments peuvent certes s’ins­crire dans une dy­na­mique consen­tie en toute lu­ci­di­té. Le écueil sur­vient lors­qu’ils se muent en éta­lon de va­leur per­son­nelle. L’usage d’un mot de sé­cu­ri­té équi­vaut alors à l’aveu d’une in­fir­mi­té, l’exi­gence d’un amé­na­ge­ment à une obs­truc­tion in­to­lé­rable, et le doute à une tare im­pu­table à l’in­ex­pé­rience. Se su­per­pose ain­si une couche de per­for­mance au consen­te­ment. La per­sonne liée ne ré­pond plus seule­ment à la ques­tion de sa­voir si elle dé­sire cette ex­pé­rience ; elle ar­bitre si­mul­ta­né­ment sur la ma­nière dont elle sou­haite se mi­rer dans le re­gard d’au­trui. Si le consen­te­ment ne de­vient pas ipso fac­to in­va­lide, il s’éloigne du plan­cher des vaches de l’ex­pé­rience brute pour épou­ser la par­ti­tion d’un rôle at­ten­du.

Un vécu pa­roxys­tique ne fait qu’exa­cer­ber ce pro­ces­sus. Dou­leur, stress, ex­ci­ta­tion, an­ti­ci­pa­tion, ré­com­pense, proxi­mi­té et sou­mis­sion se conjuguent pour sti­mu­ler de concert de mul­tiples sys­tèmes bio­lo­giques. On re­court par­fois à la mé­ta­phore du « cock­tail neu­ro­bio­lo­gique de la sou­mis­sion » pour qua­li­fier cet état. Si cette image rend compte des va­ria­tions de concert de l’ac­ti­va­tion du stress, du seuil de la dou­leur, de l’at­ten­tion, du cir­cuit de la ré­com­pense et de l’in­to­na­tion re­la­tion­nelle, elle ne sau­rait se sub­sti­tuer à un mé­ca­nisme bio­lo­gique uni­voque du consen­te­ment. Nulle sub­stance ni pro­fil hor­mo­nal ne prouvent l’au­then­ti­ci­té d’un aban­don ou la va­li­di­té d’un ac­cord.

La vo­lup­té phy­sique, le re­lâ­che­ment, l’ex­ci­ta­tion ou l’ivresse d’une fu­sion ne sau­raient at­tes­ter à eux seuls qu’une pour­suite re­lève d’un choix sou­ve­rain. L’état neu­ro­bio­lo­gique in­flé­chit l’at­ten­tion, le dis­cer­ne­ment et la charge sé­man­tique confé­rée à la si­tua­tion, sans pour au­tant sup­plan­ter la ques­tion fon­da­men­tale : l’in­di­vi­du per­çoit-il tou­jours la suite des évé­ne­ments comme re­le­vant de sa libre vo­lon­té ?

Micro-consentements et responsabilité des possibles

Une ses­sion ne se ré­sume pas à un acte fon­da­teur unique as­sé­né au fron­tis­pice. Elle se com­pose d’une my­riade de tran­si­tions in­fimes : pro­lon­ger l’épi­sode de quelques ins­tants, cor­ser l’in­ten­si­té, ad­joindre un ac­ces­soire, mo­di­fier la pos­ture, res­ser­rer l’étreinte ou bas­cu­ler vers une autre co­lo­ra­tion re­la­tion­nelle. Au­tant de ja­lons que l’on peut qua­li­fier de mi­cro-consen­te­ments. Il ne s’agit nul­le­ment de sou­mettre chaque mi­cro-va­ria­tion à un plé­bis­cite for­mel, mais de guet­ter ces ins­tants où l’on vé­ri­fie si l’in­di­vi­du co-crée la tra­jec­toire ou s’il se borne à s’y sou­mettre.

La res­pon­sa­bi­li­té de ces mi­cro-consen­te­ments ne in­combe pas seule­ment à la per­sonne qui in­ter­roge, mais aus­si à l’ar­chi­tec­ture des pos­sibles que des­sine sa ques­tion.

« Tu tiens le coup ? » n’ouvre pas le même es­pace que « Veux-tu qu’on conti­nue, qu’on mo­di­fie quelque chose, ou qu’on ar­rête ? » La pre­mière for­mu­la­tion su­bor­donne la suite à la per­for­mance et à l’en­du­rance ; la se­conde éri­gé la plu­ra­li­té des op­tions en is­sues lé­gi­times. Pour­tant, même une ques­tion ou­verte ne ga­ran­tit pas la dis­po­ni­bi­li­té réelle du choix. « De quoi as-tu be­soin main­te­nant ? » laisse certes va­ga­bon­der le res­sen­ti, mais de­meure in­opé­rante si l’in­di­vi­du est en­core in­ca­pable d’iden­ti­fier son be­soin ou s’il soup­çonne qu’une seule et unique ré­ponse trou­ve­ra gré aux yeux de l’autre.

La per­sonne qui guide en­dosse la plus lourde charge dans la struc­tu­ra­tion de ces in­ter­stices, puis­qu’elle in­suffle gé­né­ra­le­ment le tem­po, for­mule les re­quêtes et pré­hé­lice l’ho­ri­zon des pos­sibles. Son rôle ne consiste pas à en­gran­ger un stock de pe­tits « oui », mais à sanc­tua­ri­ser un éco­sys­tème où le oui et le non dis­posent d’un droit d’aî­nesse égal.

Cette res­pon­sa­bi­li­té n’im­plique pas de de­vi­ner par té­lé­pa­thie chaque re­pli se­cret de l’âme, mais d’in­ter­dire la créa­tion d’un cli­mat où la pour­suite fait of­fice de pente na­tu­relle et où bi­fur­quer exi­ge­rait un sur­plus hé­roïque de cer­ti­tude, de bra­voure ou de rhé­to­rique pour lé­gi­ti­mer son vécu.

Qui détient le dernier mot sur le sens de l’expérience ?

L’asy­mé­trie épis­té­mique ne s’éva­nouit pas né­ces­sai­re­ment au coup de sif­flet fi­nal de la ses­sion. Elle re­sur­git vo­lon­tiers lors du dé­brie­fing. La per­sonne liée peut dé­crire un état né­bu­leux, in­com­mode ou am­bi­va­lent. Face à cela, le ou la guide bran­dit ses concepts ex­pli­ca­tifs : sub­space, contre­coup du stress, dé­charge ca­thar­tique, per­cée émo­tion­nelle ou tra­ver­sée des abîmes de l’im­puis­sance. Si de tels concepts four­nissent un vo­ca­bu­laire bien­ve­nu pour ap­pri­voi­ser l’in­di­cible, ils risquent aus­si de clore pré­ma­tu­ré­ment le sens de l’ex­pé­rience.

Lorsque l’in­ter­pré­ta­tion de l’ex­pert est sa­cra­li­sée comme dogme, la per­sonne liée en vient à char­cu­ter son propre res­sen­ti pour le faire en­trer au chausse-pied dans ce prêt-à-pen­ser. L’in­con­fort se mue en gage de pro­fon­deur, l’an­goisse en preuve d’un aban­don su­prême, et la dis­so­cia­tion en état de grâce es­comp­té. L’ex­pé­rience ini­tiale ne s’éva­pore pas, mais elle perd son sta­tut de source au­to­nome de connais­sance. La pro­bi­té épis­té­mique com­mande de s’abs­te­nir d’uti­li­ser son sa­voir et son jar­gon pour pla­quer une grille de lec­ture sur la réa­li­té d’au­trui. Elle en­joint à sug­gé­rer des pas­se­relles tout en lais­sant la pa­ter­ni­té de l’her­mé­neu­tique à ce­lui ou celle qui l’a tra­ver­sée dans sa chair.

Il n’est d’ailleurs pas ex­clu que la per­sonne liée ré­vise son ju­ge­ment à l’aune du temps et ré­éva­lue a pos­te­rio­ri cer­taines sé­quences. Elle peut fort bien conclure qu’une sé­quence fut tech­ni­que­ment consen­suelle tout en lui étant dé­lé­tère. Elle peut conce­voir une ju­bi­la­tion so­ma­tique dou­blée d’un nau­frage re­la­tion­nel. La com­plexi­té d’un tel bi­lan ne re­lève pas de l’in­cons­tance, mais de l’ir­ré­duc­ti­bi­li­té de l’ex­pé­rience hu­maine aux ca­té­go­ries som­maires.

Le consen­te­ment ne pro­cède donc pas d’une dé­ci­sion au­to­nome au seul mo­tif qu’un in­di­vi­du a émis un ac­quies­ce­ment hors de toute contrainte brute. Pour éprou­ver sa dé­ci­sion comme sienne, il lui faut pou­voir en pas­ser par une chaîne de pro­ces­sus consé­cu­tifs : nom­mer son res­sen­ti, en for­ger sa propre exé­gèse, ad­mettre la lé­gi­ti­mi­té de son be­soin, sou­pe­ser l’éven­tail des op­tions et ta­bler sur le fait que sa dé­ci­sion pè­se­ra sur le cours des choses.

Au­cun de ces rouages ne tourne avec une per­fec­tion mé­ca­nique. L’au­to­no­mie n’im­plique nulle asep­ti­sa­tion vis-à-vis des liens, des af­fects ou des in­fluences du mi­lieu : toute dé­ci­sion hu­maine est po­reuse à son en­vi­ron­ne­ment.

La ligne de frac­ture ré­side ailleurs : l’in­fluence d’au­trui vient-elle ex­haus­ser la fa­cul­té de choi­sir, ou s’y sub­sti­tue-t-elle ?

Un consen­te­ment de haute te­nue ne se borne donc pas à oc­troyer un droit de veto. Il s’en­ra­cine dans un ter­reau où l’on peut se fier à son propre ba­ro­mètre in­té­rieur, sans ab­di­quer la sou­ve­rai­ne­té de son sens au pro­fit d’au­trui, et sans être som­mé de choi­sir entre la fi­dé­li­té à soi-même et la pré­ser­va­tion du lien.

C’est à cette seule condi­tion qu’un « oui » pro­non­cé cesse d’être une simple mon­naie d’échange pour s’ac­com­plir en dé­ci­sion sou­ve­raine.