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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

Ce site aborde des thèmes réservés aux adultes.

La chambre japonaise avec le miroir.

Le consentement comme chemin vers l’autonomie

Le consentement : un espace d’apprentissage dynamique et relationnel, par lequel nous développons concrètement notre capacité à décider pour nous-mêmes.

 · 8 min de lecture

Au­to­no­mie est sou­vent consi­dé­rée comme l’un des fon­de­ments in­dis­pen­sables d’un consen­te­ment de qua­li­té. Pour qu’une per­sonne puisse prendre une dé­ci­sion libre, elle a be­soin de com­prendre ses propres be­soins, de connaître ses li­mites et de sa­voir les com­mu­ni­quer à au­trui, n’est-ce pas ? Plus nous nous com­pre­nons nous-mêmes, plus nous pou­vons dé­ci­der avec pré­ci­sion dans quoi nous vou­lons nous en­ga­ger et à quelles condi­tions.

Cette pers­pec­tive est juste, mais elle ne cap­ture qu’une par­tie du lien ré­ci­proque entre l’au­to­no­mie et consen­te­ment. Elle sup­pose que l’au­to­no­mie existe déjà avant l’ex­pé­rience et que le consen­te­ment se contente de la pro­té­ger. En réa­li­té, un consen­te­ment mené avec jus­tesse peut éga­le­ment dé­ve­lop­per et ren­for­cer la ca­pa­ci­té d’une per­sonne à exer­cer sa propre au­to­no­mie.

Il im­porte par ailleurs de dis­tin­guer l’au­to­no­mie en tant que droit fon­da­men­tal de la ca­pa­ci­té à réel­le­ment faire va­loir ce droit.

Comment nous apprenons à décider par nous-mêmes

Le droit de consen­tir, de re­fu­ser ou de chan­ger d’avis ap­par­tient à tout un cha­cun, in­dé­pen­dam­ment de son ex­pé­rience, de sa confiance en soi ou de ses com­pé­tences en com­mu­ni­ca­tion. Prendre des dé­ci­sions dans une si­tua­tion concrète, re­la­tion­nelle et sou­vent in­tense re­lève tou­te­fois d’une ap­ti­tude qui peut s’ap­pro­fon­dir au fil de l’ex­pé­rience.

Il convient de dis­so­cier le droit de dé­ci­der pour soi de la fa­cul­té d’exer­cer ce droit dans une si­tua­tion don­née. Cette dé­marche est sou­te­nue par une sé­rie de com­pé­tences com­plé­men­taires : la per­cep­tion de son état cor­po­rel et émo­tion­nel, la dis­tinc­tion entre di­verses formes d’in­con­fort, la sai­sie d’un be­soin émer­geant et la ca­pa­ci­té à trou­ver une fa­çon de l’ex­pri­mer. L’in­ter­ocep­tion joue à cet égard un rôle ma­jeur, c’est-à-dire la per­cep­tion des si­gnaux pro­ve­nant de son propre corps – chan­ge­ments de res­pi­ra­tion, ten­sions, rythme car­diaque, dou­leurs, fa­tigue, nau­sées ou ac­ti­va­tion glo­bale de l’or­ga­nisme. Le si­gnal cor­po­rel brut ne contient pas en­core en soi un mes­sage uni­voque. Une res­pi­ra­tion ac­cé­lé­rée peut être liée à l’ex­ci­ta­tion, à la peur, à un ef­fort phy­sique, ou à plu­sieurs de ces vé­cus si­mul­ta­né­ment. La ten­sion peut consti­tuer une com­po­sante re­cher­chée d’une ex­pé­rience in­tense, mais aus­si le signe d’un be­soin de chan­ge­ment.

La ca­pa­ci­té à dé­co­der ces nuances s’af­fine pro­gres­si­ve­ment. Dans le cadre du shi­ba­ri, la per­sonne liée ap­prend à per­ce­voir l’im­pact que la proxi­mi­té, le gui­dage, la res­tric­tion des mou­ve­ments, l’at­ten­tion d’au­trui ou l’aban­don tem­po­raire d’une part de contrôle exercent sur elle. Elle peut dé­cou­vrir qu’elle ne per­çoit un cer­tain ni­veau d’in­ten­si­té comme agréable qu’à des condi­tions bien pré­cises, qu’elle a be­soin de plus de temps, d’une plus grande pré­vi­si­bi­li­té ou d’un contact plus fré­quent. De même, elle peut réa­li­ser que ce qui l’at­ti­rait dans son ima­gi­naire ne cor­res­pond pas à ce qu’elle sou­haite dans le vécu réel. Le but de cet ap­pren­tis­sage n’est ni de sur­mon­ter ses propres ré­ac­tions ni d’ap­prendre à en­du­rer le plus pos­sible. Son ob­jec­tif est de mieux iden­ti­fier ce qui se joue en soi, le sens que re­vêt cette ex­pé­rience et la ma­nière dont on sou­haite y don­ner suite.

La com­pé­tence à dé­ci­der pour soi ne naît donc pas d’une simple ré­flexion abs­traite. Il est né­ces­saire que la per­sonne en­re­gistre sa propre ré­ac­tion, la com­prenne, for­mule son be­soin et ex­pé­ri­mente que cette com­mu­ni­ca­tion a in­fluen­cé la suite des évé­ne­ments. C’est pré­ci­sé­ment ain­si qu’elle ac­quiert la cer­ti­tude que son res­sen­ti consti­tue une source d’in­for­ma­tion es­sen­tielle et qu’il est lé­gi­time d’y prê­ter at­ten­tion.

Une relation où la décision a du sens

L’au­to­no­mie est sou­vent per­çue comme une in­dé­pen­dance vis-à-vis des autres. Dans les re­la­tions in­ter­per­son­nelles, pour­tant, elle ne sur­git pas en isé­ro­le­ment. Elle se dé­ve­loppe à tra­vers l’ex­pé­rience de la ma­nière dont au­trui ré­agit à nos choix.

Lors­qu’un chan­ge­ment d’avis est ac­cueilli sans pres­sion, sans mo­que­rie et sans qu’il soit né­ces­saire de se jus­ti­fier lon­gue­ment, la per­sonne in­tègre que l’in­cer­ti­tude n’est pas un échec et que la pose de li­mites ne me­nace pas la re­la­tion. Une telle ex­pé­rience ne s’ins­crit pas seule­ment comme une convic­tion consciente ; elle se pro­jette éga­le­ment dans les at­tentes avec les­quelles on aborde les si­tua­tions fu­tures.

Si la per­sonne liée fait l’ex­pé­rience ré­pé­tée qu’elle peut de­man­der un amé­na­ge­ment et que sa re­quête trouve un écho adé­quat, il lui sera plus fa­cile la fois sui­vante d’iden­ti­fier et de for­mu­ler son be­soin. Si, à l’in­verse, elle se heurte à de l’aga­ce­ment, à de la re­mise en ques­tion ou à des ten­ta­tives de per­sua­sion, elle risque d’ap­prendre que sa dé­ci­sion existe certes de ma­nière for­melle, mais que son ef­fi­ca­ci­té pra­tique reste li­mi­tée.

C’est pré­ci­sé­ment cette ef­fi­ca­ci­té de la dé­ci­sion qui s’avère cru­ciale pour le dé­ve­lop­pe­ment de l’au­to­no­mie. Il ne suf­fit pas d’avoir la per­mis­sion de par­ler. En­core faut-il faire l’ex­pé­rience du lien entre sa propre prise de pa­role et la mo­di­fi­ca­tion ef­fec­tive de l’in­ter­ac­tion. Cela peut se tra­duire par un ra­len­tis­se­ment, un ajus­te­ment de l’in­ten­si­té, un chan­ge­ment de pos­ture, le ré­ta­blis­se­ment du contact, la tran­si­tion vers une autre forme d’ex­pé­rience, voire l’in­ter­rup­tion de la ses­sion. L’es­sen­tiel est que la pour­suite ne soit pas la seule di­rec­tion en­vi­sa­gée et que la dé­ci­sion de la per­sonne liée exerce une in­fluence réelle sur la suite.

C’est ain­si que naît ce que l’on nomme l’agen­ti­vi­té : le sen­ti­ment de n’être pas un simple ob­jet, mais un par­ti­ci­pant qui co-crée l’ex­pé­rience. L’agen­ti­vi­té n’entre nul­le­ment en contra­dic­tion avec l’aban­don d’une par­tie du contrôle. La per­sonne liée peut dé­ci­der de se lais­ser gui­der tout en de­meu­rant l’ini­tia­trice de ce choix. L’au­to­no­mie ne ré­side pas dans l’obli­ga­tion de tout ré­gir à chaque ins­tant, mais dans le fait que la par­ti­ci­pa­tion à la dy­na­mique choi­sie de­meure un acte propre et que la pos­si­bi­li­té de ré­éva­luer cette par­ti­ci­pa­tion conserve toute sa por­tée pra­tique.

La per­sonne qui guide la ses­sion ne sau­rait dic­ter ce que l’autre res­sent ni confé­rer un sens uni­la­té­ral à son vécu – elle ne peut se sub­sti­tuer à la res­pon­sa­bi­li­té de tout son monde in­té­rieur. Elle peut en re­vanche fa­çon­ner de ma­nière dé­ter­mi­nante l’en­vi­ron­ne­ment pro­pice à l’éclo­sion de cette ca­pa­ci­té dé­ci­sion­nelle. Si les ques­tions, les pro­po­si­tions, les ajus­te­ments et les re­tours sont ac­cueillis comme des com­po­santes na­tu­relles de l’in­ter­ac­tion par­ta­gée, la per­sonne liée ap­prend à ob­ser­ver ac­ti­ve­ment son propre res­sen­ti et à in­fluen­cer le dé­rou­le­ment de la ses­sion ain­si que d’autres in­ter­ac­tions. S’ils sont per­çus en re­vanche comme des nui­sances, de la dé­fiance ou des re­proches, l’in­di­vi­du peut au contraire ap­prendre à re­fou­ler sa voix in­té­rieure et à se plier aux at­tentes.

Le rôle de la per­sonne qui guide n’est donc ni d’in­cul­quer une pré­ten­due « bonne » fa­çon de ré­agir ni de pous­ser l’autre vers une en­du­rance ac­crue. Sa mis­sion est d’en­cou­ra­ger la fa­cul­té à per­ce­voir sa propre ex­pé­rience et à la trai­ter comme une source lé­gi­time de dé­ci­sion. Cela peut im­pli­quer de mé­na­ger suf­fi­sam­ment de temps, de s’abs­te­nir d’im­po­ser sa propre in­ter­pré­ta­tion comme l’unique vé­ri­té, et d’ac­cep­ter qu’un vécu puisse de­meu­rer né­bu­leux, am­bi­va­lent ou ne s’éclai­rer qu’avec le re­cul.

N’ou­blions pas pour au­tant que la per­sonne qui guide pos­sède elle aus­si ses propres li­mites, ses propres be­soins et la res­pon­sa­bi­li­té de dé­ter­mi­ner si elle sou­haite et est en me­sure de pour­suivre sous une telle forme. Ac­cueillir un re­tour ne si­gni­fie pas avoir l’obli­ga­tion de sa­tis­faire le moindre dé­sir, mais té­moi­gner de la dis­po­si­tion à prendre au sé­rieux la com­mu­ni­ca­tion d’au­trui pour re­cher­cher une is­sue ac­cep­table pour les deux par­ties.

L’expérience qui élargit l’éventail des choix à venir

La ré­flexion ul­té­rieure joue éga­le­ment un rôle pré­pon­dé­rant. Au cœur d’une si­tua­tion in­tense, l’at­ten­tion dis­po­nible fait par­fois dé­faut pour sai­sir im­mé­dia­te­ment chaque ré­ac­tion. Une fois la ses­sion ache­vée, il est pos­sible de re­vi­si­ter l’ex­pé­rience, de confron­ter les at­tentes ini­tiales au vécu réel et de nom­mer avec plus de pré­ci­sion ce qui s’est noué. Cette phase ré­flexive s’avère pri­mor­diale pour la connais­sance de soi. Le ou la rig­ger ne de­vrait tou­te­fois pas s’ar­ro­ger l’au­to­ri­té d’in­ter­pré­ter le sens de l’ex­pé­rience d’au­trui.

Il est tout à fait lé­gi­time de res­sen­tir, au sein d’une même ex­pé­rience, de la joie, de l’in­con­fort, de la proxi­mi­té, de l’in­cer­ti­tude ou de la fier­té — en somme, un peu de tout. Il n’est pas né­ces­saire de sim­pli­fier im­mé­dia­te­ment son vécu pour qu’il soit pris au sé­rieux. Ce qui im­porte par-des­sus tout, c’est ce que le mo­dèle em­porte avec lui pour l’ave­nir. Il n’est d’ailleurs nul­le­ment re­quis de conclure que l’on sou­haite re­vivre exac­te­ment la même chose. La per­sonne liée peut dé­cou­vrir qu’un cer­tain type de gui­dage, d’in­ten­si­té ou de contact ne lui convient pas. Une telle prise de conscience élar­git, elle aus­si, le champ des choix fu­turs.

Si, en re­vanche, la per­sonne liée fait l’ex­pé­rience au cours d’une ses­sion qu’elle ne doit pas faire confiance à son propre corps ni à ses ré­ac­tions, si la por­tée de ses be­soins est in­va­li­dée ou si la pose d’une li­mite est in­ter­pré­tée comme un échec per­son­nel, elle n’ap­prend pas l’au­to­no­mie, mais l’adap­ta­tion.

Conclusion

Un consen­te­ment de qua­li­té ne se borne pas à pro­té­ger les dé­ci­sions qu’une per­sonne est déjà ca­pable de for­mu­ler. Il contri­bue à dé­ve­lop­per l’ap­ti­tude grâce à la­quelle elle sau­ra mieux iden­ti­fier, ex­pri­mer et concré­ti­ser ses choix à ve­nir.

En ce sens pra­tique, l’au­to­no­mie est la ca­pa­ci­té à en­re­gis­trer son propre vécu, à le com­prendre, à fon­der une dé­ci­sion sur cette base et à in­fluer par ce choix sur le cours de la si­tua­tion. Il ne suf­fit donc pas de sa­voir que l’on a le droit de dé­si­rer ou de re­fu­ser quelque chose ; il nous faut éga­le­ment l’ex­pé­rience tan­gible que nos be­soins ont du poids et que leur ex­pres­sion peut vé­ri­ta­ble­ment trans­for­mer la réa­li­té. Elle s’épa­nouit à tra­vers des re­la­tions où notre voix propre pos­sède un réel im­pact et où la connais­sance de soi n’est pas su­bor­don­née aux at­tentes d’au­trui.