Le consentement comme chemin vers l’autonomie
Le consentement : un espace d’apprentissage dynamique et relationnel, par lequel nous développons concrètement notre capacité à décider pour nous-mêmes.
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Autonomie est souvent considérée comme l’un des fondements indispensables d’un consentement de qualité. Pour qu’une personne puisse prendre une décision libre, elle a besoin de comprendre ses propres besoins, de connaître ses limites et de savoir les communiquer à autrui, n’est-ce pas ? Plus nous nous comprenons nous-mêmes, plus nous pouvons décider avec précision dans quoi nous voulons nous engager et à quelles conditions.
Cette perspective est juste, mais elle ne capture qu’une partie du lien réciproque entre l’autonomie et consentement. Elle suppose que l’autonomie existe déjà avant l’expérience et que le consentement se contente de la protéger. En réalité, un consentement mené avec justesse peut également développer et renforcer la capacité d’une personne à exercer sa propre autonomie.
Il importe par ailleurs de distinguer l’autonomie en tant que droit fondamental de la capacité à réellement faire valoir ce droit.
Comment nous apprenons à décider par nous-mêmes
Le droit de consentir, de refuser ou de changer d’avis appartient à tout un chacun, indépendamment de son expérience, de sa confiance en soi ou de ses compétences en communication. Prendre des décisions dans une situation concrète, relationnelle et souvent intense relève toutefois d’une aptitude qui peut s’approfondir au fil de l’expérience.
Il convient de dissocier le droit de décider pour soi de la faculté d’exercer ce droit dans une situation donnée. Cette démarche est soutenue par une série de compétences complémentaires : la perception de son état corporel et émotionnel, la distinction entre diverses formes d’inconfort, la saisie d’un besoin émergeant et la capacité à trouver une façon de l’exprimer. L’interoception joue à cet égard un rôle majeur, c’est-à-dire la perception des signaux provenant de son propre corps – changements de respiration, tensions, rythme cardiaque, douleurs, fatigue, nausées ou activation globale de l’organisme. Le signal corporel brut ne contient pas encore en soi un message univoque. Une respiration accélérée peut être liée à l’excitation, à la peur, à un effort physique, ou à plusieurs de ces vécus simultanément. La tension peut constituer une composante recherchée d’une expérience intense, mais aussi le signe d’un besoin de changement.
La capacité à décoder ces nuances s’affine progressivement. Dans le cadre du shibari, la personne liée apprend à percevoir l’impact que la proximité, le guidage, la restriction des mouvements, l’attention d’autrui ou l’abandon temporaire d’une part de contrôle exercent sur elle. Elle peut découvrir qu’elle ne perçoit un certain niveau d’intensité comme agréable qu’à des conditions bien précises, qu’elle a besoin de plus de temps, d’une plus grande prévisibilité ou d’un contact plus fréquent. De même, elle peut réaliser que ce qui l’attirait dans son imaginaire ne correspond pas à ce qu’elle souhaite dans le vécu réel. Le but de cet apprentissage n’est ni de surmonter ses propres réactions ni d’apprendre à endurer le plus possible. Son objectif est de mieux identifier ce qui se joue en soi, le sens que revêt cette expérience et la manière dont on souhaite y donner suite.
La compétence à décider pour soi ne naît donc pas d’une simple réflexion abstraite. Il est nécessaire que la personne enregistre sa propre réaction, la comprenne, formule son besoin et expérimente que cette communication a influencé la suite des événements. C’est précisément ainsi qu’elle acquiert la certitude que son ressenti constitue une source d’information essentielle et qu’il est légitime d’y prêter attention.
Une relation où la décision a du sens
L’autonomie est souvent perçue comme une indépendance vis-à-vis des autres. Dans les relations interpersonnelles, pourtant, elle ne surgit pas en isérolement. Elle se développe à travers l’expérience de la manière dont autrui réagit à nos choix.
Lorsqu’un changement d’avis est accueilli sans pression, sans moquerie et sans qu’il soit nécessaire de se justifier longuement, la personne intègre que l’incertitude n’est pas un échec et que la pose de limites ne menace pas la relation. Une telle expérience ne s’inscrit pas seulement comme une conviction consciente ; elle se projette également dans les attentes avec lesquelles on aborde les situations futures.
Si la personne liée fait l’expérience répétée qu’elle peut demander un aménagement et que sa requête trouve un écho adéquat, il lui sera plus facile la fois suivante d’identifier et de formuler son besoin. Si, à l’inverse, elle se heurte à de l’agacement, à de la remise en question ou à des tentatives de persuasion, elle risque d’apprendre que sa décision existe certes de manière formelle, mais que son efficacité pratique reste limitée.
C’est précisément cette efficacité de la décision qui s’avère cruciale pour le développement de l’autonomie. Il ne suffit pas d’avoir la permission de parler. Encore faut-il faire l’expérience du lien entre sa propre prise de parole et la modification effective de l’interaction. Cela peut se traduire par un ralentissement, un ajustement de l’intensité, un changement de posture, le rétablissement du contact, la transition vers une autre forme d’expérience, voire l’interruption de la session. L’essentiel est que la poursuite ne soit pas la seule direction envisagée et que la décision de la personne liée exerce une influence réelle sur la suite.
C’est ainsi que naît ce que l’on nomme l’agentivité : le sentiment de n’être pas un simple objet, mais un participant qui co-crée l’expérience. L’agentivité n’entre nullement en contradiction avec l’abandon d’une partie du contrôle. La personne liée peut décider de se laisser guider tout en demeurant l’initiatrice de ce choix. L’autonomie ne réside pas dans l’obligation de tout régir à chaque instant, mais dans le fait que la participation à la dynamique choisie demeure un acte propre et que la possibilité de réévaluer cette participation conserve toute sa portée pratique.
La personne qui guide la session ne saurait dicter ce que l’autre ressent ni conférer un sens unilatéral à son vécu – elle ne peut se substituer à la responsabilité de tout son monde intérieur. Elle peut en revanche façonner de manière déterminante l’environnement propice à l’éclosion de cette capacité décisionnelle. Si les questions, les propositions, les ajustements et les retours sont accueillis comme des composantes naturelles de l’interaction partagée, la personne liée apprend à observer activement son propre ressenti et à influencer le déroulement de la session ainsi que d’autres interactions. S’ils sont perçus en revanche comme des nuisances, de la défiance ou des reproches, l’individu peut au contraire apprendre à refouler sa voix intérieure et à se plier aux attentes.
Le rôle de la personne qui guide n’est donc ni d’inculquer une prétendue « bonne » façon de réagir ni de pousser l’autre vers une endurance accrue. Sa mission est d’encourager la faculté à percevoir sa propre expérience et à la traiter comme une source légitime de décision. Cela peut impliquer de ménager suffisamment de temps, de s’abstenir d’imposer sa propre interprétation comme l’unique vérité, et d’accepter qu’un vécu puisse demeurer nébuleux, ambivalent ou ne s’éclairer qu’avec le recul.
N’oublions pas pour autant que la personne qui guide possède elle aussi ses propres limites, ses propres besoins et la responsabilité de déterminer si elle souhaite et est en mesure de poursuivre sous une telle forme. Accueillir un retour ne signifie pas avoir l’obligation de satisfaire le moindre désir, mais témoigner de la disposition à prendre au sérieux la communication d’autrui pour rechercher une issue acceptable pour les deux parties.
L’expérience qui élargit l’éventail des choix à venir
La réflexion ultérieure joue également un rôle prépondérant. Au cœur d’une situation intense, l’attention disponible fait parfois défaut pour saisir immédiatement chaque réaction. Une fois la session achevée, il est possible de revisiter l’expérience, de confronter les attentes initiales au vécu réel et de nommer avec plus de précision ce qui s’est noué. Cette phase réflexive s’avère primordiale pour la connaissance de soi. Le ou la rigger ne devrait toutefois pas s’arroger l’autorité d’interpréter le sens de l’expérience d’autrui.
Il est tout à fait légitime de ressentir, au sein d’une même expérience, de la joie, de l’inconfort, de la proximité, de l’incertitude ou de la fierté — en somme, un peu de tout. Il n’est pas nécessaire de simplifier immédiatement son vécu pour qu’il soit pris au sérieux. Ce qui importe par-dessus tout, c’est ce que le modèle emporte avec lui pour l’avenir. Il n’est d’ailleurs nullement requis de conclure que l’on souhaite revivre exactement la même chose. La personne liée peut découvrir qu’un certain type de guidage, d’intensité ou de contact ne lui convient pas. Une telle prise de conscience élargit, elle aussi, le champ des choix futurs.
Si, en revanche, la personne liée fait l’expérience au cours d’une session qu’elle ne doit pas faire confiance à son propre corps ni à ses réactions, si la portée de ses besoins est invalidée ou si la pose d’une limite est interprétée comme un échec personnel, elle n’apprend pas l’autonomie, mais l’adaptation.
Conclusion
Un consentement de qualité ne se borne pas à protéger les décisions qu’une personne est déjà capable de formuler. Il contribue à développer l’aptitude grâce à laquelle elle saura mieux identifier, exprimer et concrétiser ses choix à venir.
En ce sens pratique, l’autonomie est la capacité à enregistrer son propre vécu, à le comprendre, à fonder une décision sur cette base et à influer par ce choix sur le cours de la situation. Il ne suffit donc pas de savoir que l’on a le droit de désirer ou de refuser quelque chose ; il nous faut également l’expérience tangible que nos besoins ont du poids et que leur expression peut véritablement transformer la réalité. Elle s’épanouit à travers des relations où notre voix propre possède un réel impact et où la connaissance de soi n’est pas subordonnée aux attentes d’autrui.

