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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

Ce site aborde des thèmes réservés aux adultes.

Une femme rousse vêtue d’une robe en dentelle blanche sur un ponton en bois au bord d’un lac brumeux.

Le consentement à une pratique ne signifie pas le consentement à sa poursuite en toutes circonstances

La nécessité de vérifier en continu que le consentement est toujours valide.

 · 8 min de lecture

Le consen­te­ment est par­fois ap­pré­hen­dé comme une dé­ci­sion dont il suf­fit de va­li­der la va­li­di­té au dé­but de la séance. Cette pers­pec­tive oc­culte tou­te­fois une dis­tinc­tion fon­da­men­tale : la nuance entre l’ac­cord don­né à une pra­tique et l’ac­cep­ta­tion des risques qui y sont in­hé­rents.

L’ac­cord concer­nant une pra­tique ren­voie avant tout aux actes d’au­trui : à ce qu’il lui est per­mis d’ac­com­plir, dans quelle me­sure, se­lon quelles condi­tions et jus­qu’à quel mo­ment. Si le mo­dèle consent à un mode de li­ga­ture spé­ci­fique, il oc­troie au rig­ger l’au­to­ri­sa­tion d’exer­cer l’ac­ti­vi­té conve­nue dans les li­mites ar­rê­tées. Il peut par là même ac­cep­ter que l’ex­pé­rience éveille la peur, la pa­nique, la si­dé­ra­tion (freeze), la honte, la dis­so­cia­tion ou toute autre ré­ac­tion im­pré­vi­sible.

Tou­te­fois, l’ac­cep­ta­tion de ce risque ne vaut pas consen­te­ment an­ti­ci­pé à ce que l’on pour­suive sans mo­di­fi­ca­tion une fois que ce risque s’est ma­té­ria­li­sé. L’in­for­ma­tion re­la­tive au risque per­met à l’in­di­vi­du de tran­cher s’il s’en­gage ou non dans la si­tua­tion. Elle ne pré­juge en rien de la conduite à te­nir si le risque en ques­tion ve­nait à se ma­ni­fes­ter.

C’est pour­quoi il ne suf­fit point de pro­cla­mer : « Il avait pour­tant été conve­nu au préa­lable que cela pou­vait ar­ri­ver. »

Une telle sen­tence at­teste certes que le risque a fait l’ob­jet d’une com­mu­ni­ca­tion. Elle élude en re­vanche la ques­tion de sa­voir si, une fois la ré­ac­tion sur­ve­nue, la si­tua­tion a été gé­rée avec dis­cer­ne­ment, si la per­sonne liée dis­po­sait tou­jours d’une marge d’in­fluence et si son état du mo­ment per­met­tait de consi­dé­rer l’ac­cord ini­tial comme tou­jours va­lide.

Une ré­ac­tion ne consti­tue pas une dé­ci­sion. Le corps et la psy­ché peuvent ré­pondre à une si­tua­tion en s’af­fran­chis­sant du choix conscient, par­fois même à re­bours de ce­lui-ci. Un in­di­vi­du peut dé­si­rer pour­suivre tout en éprou­vant de la peur. Il peut sou­hai­ter que cela cesse alors même que son corps ré­agit par l’ex­ci­ta­tion. Il peut se fi­ger, se mu­rer dans le si­lence ou s’ac­quit­ter ma­chi­na­le­ment de consignes sans pour au­tant nour­rir le sou­hait de per­sé­vé­rer.

Par consé­quent, une ré­ponse cor­po­relle po­si­tive ne dé­montre pas en soi la pré­sence d’un consen­te­ment. De même, les pleurs, les trem­ble­ments ou l’ef­froi ne consti­tuent pas la preuve au­to­ma­tique d’une vio­la­tion de ce­lui-ci. Ré­ac­tion et consen­te­ment re­lèvent de re­gistres dis­tincts. La ré­ac­tion ap­porte néan­moins une in­for­ma­tion in­édite sus­cep­tible de mo­di­fier les termes du consen­te­ment à ve­nir.

Cette dis­tinc­tion éclaire les rai­sons pour les­quelles une si­tua­tion pour­tant conve­nue à l’avance peut être vé­cue sub­jec­ti­ve­ment comme une rup­ture du consen­te­ment. L’ac­cord ne ga­ran­tit pas que l’in­di­vi­du per­ce­vra la si­tua­tion, de bout en bout, comme une dé­marche qu’il conti­nue de choi­sir. Si son corps ou sa psy­ché com­mencent à vivre l’évé­ne­ment sous l’angle de la me­nace, de l’im­puis­sance ou de la perte de contrôle, le sen­ti­ment d’être l’au­teur de ses propres choix peut vo­ler en éclats. L’ex­pé­rience cesse alors d’être res­sen­tie comme une ac­tion que l’on pose pour bas­cu­ler dans le re­gistre de ce que l’on su­bit.

Pour que l’in­di­vi­du de­meure un su­jet – ce­lui qui co-crée le vécu – et ne se ré­duit point au sta­tut de simple ob­jet ma­ni­pu­lé, il lui faut dis­po­ser d’une réelle la­ti­tude pour in­fluer sur le cours des choses. Cette marge de ma­nœuvre ne se ré­sume pas au seul droit d’énon­cer un mot d’ar­rêt (sa­fe­word). Elle en­globe éga­le­ment la pos­si­bi­li­té de ra­len­tir, de mo­du­ler, d’in­ter­rompre, de ré­éva­luer ou de clore la si­tua­tion sans avoir à jus­ti­fier le pour­quoi d’un tel chan­ge­ment de be­soins.

Il se peut du reste que la per­sonne liée ne par­vienne ni à iden­ti­fier ins­tan­ta­né­ment cette mu­ta­tion ni à la ver­ba­li­ser. Elle peut se fi­ger, s’adap­ter ou per­sis­ter par crainte de dé­ce­voir au­trui ou d’« en­ta­cher » l’ex­pé­rience par­ta­gée. Le si­lence, l’im­mo­bi­li­té et la co­opé­ra­tion ne consti­tuent donc pas en soi des preuves fiables d’un consen­te­ment conti­nu ; leur si­gni­fi­ca­tion dé­pend étroi­te­ment du contexte.

L’as­ser­tion « nous nous étions pour­tant mis d’ac­cord » ne ré­pond pas à la ques­tion de sa­voir si le consen­te­ment per­du­rait à chaque ins­tant sub­sé­quent. Pour au­tant, elle ne tranche pas da­van­tage, à elle seule, la ques­tion du de­gré de res­pon­sa­bi­li­té de l’autre par­tie. Il im­porte par consé­quent de dis­tin­guer entre une li­mite nou­vel­le­ment dé­cou­verte, une mo­di­fi­ca­tion du consen­te­ment de­meu­rée im­per­cep­tible de l’ex­té­rieur, et une confi­gu­ra­tion où les si­gnaux dis­po­nibles ont été dé­li­bé­ré­ment igno­rés.

Si, au beau mi­lieu d’une ac­ti­vi­té conve­nue, le mo­dèle dé­couvre une nou­velle li­mite et que le rig­ger, si­tôt in­for­mée, in­ter­rompt la sé­quence ou en re­dé­fi­nit le cours, l’on ne sau­rait né­ces­sai­re­ment par­ler d’une dé­faillance du consen­te­ment. En re­vanche, si le consen­te­ment in­té­rieur s’est al­té­ré en l’ab­sence de ma­ni­fes­ta­tions per­cep­tibles, la per­sonne liée peut éprou­ver au­then­ti­que­ment le sen­ti­ment d’une at­teinte por­tée à sa propre au­to­no­mie, sans que son par­te­naire n’ait pour au­tant fait fi de son état en toute conscience. L’in­frac­tion avé­rée sur­vient lorsque l’on ba­foue un consen­te­ment re­ti­ré, une li­mite si­gni­fiée ou des in­dices évi­dents d’une dé­tresse pro­non­cée, ou que l’on s’obs­tine dans une voie non conve­nue.

Le consen­te­ment ne sau­rait par consé­quent se conce­voir comme un acte ponc­tuel scel­lé au seuil de la séance. Le « oui » ini­tial ouvre l’es­pace d’une ex­pé­rience confi­née dans des li­mites né­go­ciées, mais le dé­ploie­ment de cette ex­pé­rience doit de­meu­rer ac­cor­dé à l’état pré­sent de la per­sonne. La pa­nique, en tant que telle, ne signe pas l’in­frac­tion du consen­te­ment. Néan­moins, dès lors qu’elle en­trave l’ap­ti­tude de l’in­di­vi­du à com­mu­ni­quer, à s’orien­ter et à dé­ci­der en conscience, il de­vient im­pos­sible de s’abri­ter fri­leu­se­ment der­rière l’ac­cord ori­gi­naire pour pour­suivre sans cil­ler.

L’en­tente ini­tiale cesse de consti­tuer un socle suf­fi­sant pour al­ler de l’avant dès lors que l’état in­té­rieur de l’un des pro­ta­go­nistes bas­cule ra­di­ca­le­ment. Cela ne si­gni­fie pas que chaque va­ria­tion in­time im­per­cep­tible en­gage au­to­ma­ti­que­ment la res­pon­sa­bi­li­té mo­rale d’au­trui ; cela im­plique tou­te­fois que le pacte de dé­part ne peut lé­gi­ti­mer à lui seul la pour­suite des actes une fois que ce bou­le­ver­se­ment est de­ve­nu ma­ni­feste ou rai­son­na­ble­ment dé­ce­lable.

S’af­fran­chir de l’écoute de la per­sonne pour ne plus ré­vé­rer que la règle, c’est faire table rase de l’ins­tant pré­sent. Les règles et les ac­cords préa­lables ont pour vo­ca­tion de bâ­tir un cadre, non de se sub­sti­tuer à la ré­cep­ti­vi­té. L’in­di­vi­du qui a pé­né­tré dans l’es­pace de la séance dix mi­nutes plus tôt ne se trouve pas né­ces­sai­re­ment dans la même dis­po­si­tion psy­chique et cor­po­relle que ce­lui qui s’y trouve à cet ins­tant pré­cis.

L’at­ten­tion conti­nue s’érige ain­si en hé­raut d’un res­pect pro­fond et d’un es­pace sé­cu­ri­sant. Elle acte la com­plexi­té de la psy­ché et du corps hu­mains, les­quels sont sus­cep­tibles de mé­ta­mor­phoses in­at­ten­dues au cœur d’un vécu exi­geant. Elle porte en elle cette pro­messe ta­cite : « Je suis ici à tes cô­tés et je te per­çois tel que tu es main­te­nant, non tel que tu étais il y a dix mi­nutes. »

La res­pon­sa­bi­li­té du rig­ger ne s’ar­rête donc point à la dé­li­vrance d’in­for­ma­tions et à l’ob­ten­tion d’un aval ver­bal. Elle ré­clame une vi­gi­lance de chaque ins­tant, un rythme ajus­té, une sen­si­bi­li­té aux in­fimes va­ria­tions com­por­te­men­tales et la dis­po­si­tion d’es­prit re­quise pour amen­der le plan ini­tial. Cela n’im­pose nul­le­ment l’in­failli­bi­li­té dans le dé­cryp­tage de chaque émo­tion clan­des­tine ni l’as­somp­tion to­tale de la vie in­té­rieure d’au­trui. Cela si­gni­fie sim­ple­ment de ne point clore les yeux sur ce qui se joue réel­le­ment dans la si­tua­tion.

De sur­croît, le consen­te­ment conti­nu ne se ré­duit pas à la res­sas­se­ment de la ques­tion : « Est-ce que ça va ? » Une in­ter­ro­ga­tion ma­chi­nale perd toute sub­stance si l’in­di­vi­du se trouve hors d’état de ré­pondre, s’il re­doute d’ex­pri­mer son désac­cord ou s’il in­time l’exis­tence d’une unique ré­ponse ac­cep­table. Pra­ti­quer un consen­te­ment conti­nu, c’est or­ches­trer la si­tua­tion de telle sorte que la pour­suite, la mo­di­fi­ca­tion et l’in­ter­rup­tion de­meurent des op­tions au­then­ti­que­ment ac­ces­sibles.

Ces­ser de re­gar­der, c’est aban­don­ner l’autre à la so­li­tude de son vécu. Le consen­te­ment conti­nu est le ser­ment de ne point l’y lais­ser som­brer sans amarres – d’être au­près de lui, non seule­ment par la simple pré­sence phy­sique, mais par le tru­che­ment de l’at­ten­tion et de l’acui­té per­cep­tive. C’est pré­ci­sé­ment cette pré­sence qui in­suffle la di­gni­té hu­maine et l’agen­ti­vi­té, même au cœur d’un es­pace fa­çon­né par l’aban­don, la conten­tion ou la confron­ta­tion à l’im­puis­sance.

Un consen­te­ment mené avec art ne pré­mu­nit point contre l’ir­rup­tion de ré­ac­tions âpres ou in­at­ten­dues. Il consti­tue la char­pente au­to­ri­sant l’en­trée en terres d’in­cer­ti­tude sans ab­di­quer sa propre au­to­no­mie, tout en sculp­tant un sanc­tuaire plus clé­ment pour l’ex­plo­ra­tion de soi.

L’ac­cep­ta­tion du risque ouvre la porte à l’in­con­nu. Elle ne vaut en au­cun cas blanc-seing pour pié­ti­ner ce qui s’y ré­vé­le­ra.