Passer au contenu
Pourquoi ce projet existeS’abonnerContact
Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

Ce site aborde des thèmes réservés aux adultes.

Une pièce minimaliste — un tabouret en bois avec une corde enroulée, une corde accrochée au mur.

Consentement et mythe de l’information complète

Sur les limites naturelles du consentement éclairé.

 · 5 min de lecture

Le consentement éclairé figure parmi les principes fondamentaux de l’éthique moderne. En médecine, en psychothérapie comme dans le cadre du BDSM, nous tenons pour acquis qu’un individu reçoit des informations intelligibles sur la nature d’une situation, sur ses risques et sur ses répercussions potentielles, et qu’à partir de ces éléments, il choisit librement de s’y engager. Un consentement bien mené ne sert pas seulement à circonscrire ce qui est permis ou interdit ; il instaure également les conditions permettant à chacun de s’explorer en toute sécurité.

Ce principe est irremplaçable. L’idée selon laquelle un consentement véritablement éclairé exigerait la pleine connaissance d’une expérience future est toutefois trompeuse. Pour anticiper la portée réelle d’un vécu, il faudrait connaître par avance non seulement les circonstances extérieures, mais aussi ses propres réactions corporelles, émotionnelles et psychologiques à venir. C’est précisément là que surgit le paradoxe de la première expérience.

Imaginons une personne décidant pour la première fois de s’essayer au shibari. Le rigger ou la riggerse peut exposer le déroulement prévu de la séance, les techniques de ligature, les risques physiques, les protocoles de sécurité, les codes de communication ainsi que les modalités d’interruption. Il ou elle peut décrire la pression de la corde, l’entrave du mouvement ou l’intensité émotionnelle potentielle. En revanche, il lui est impossible de prédire avec certitude la signification que revêtira l’expérience pour ce modèle en particulier. Cette information, la personne liée ne la possède pas davantage en amont.

Elle pourra ainsi être surprise par la perte de son contrôle visuel, par un ton de voix directif ou par un sentiment d’impuissance dans une posture donnée. La restriction des mouvements est susceptible de raviver un souvenir ou une association inattendus. Inversement, l’individu pourra découvrir un profond apaisement et un sentiment de sécurité là où il redoutait l’effroi. De telles réactions ne se réduisent pas à de simples données techniques sur la pratique qu’un partenaire plus chevronné aurait pu divulguer au préalable : elles constituent une découverte inédite sur soi-même, qui ne se manifeste qu’au cœur de l’expérience vécue.

Une part substantielle des informations fait donc défaut avant une première expérience, non nécessairement par suite d’une communication défaillante ou d’une dissimulation, mais parce que ces informations n’existent tout simplement pas encore. Elles ne naissent que de la rencontre entre la situation et l’individu – son corps, son passé, ses attentes et son état psychologique instantané.

Cela ne signifie point que le consentement éclairé soit une illusion. Cela implique qu’il possède des frontières inhérentes. Un consentement peut être valide et suffisamment éclairé sans pour autant reposer sur la omniscience du vécu à venir. Le facteur déterminant n’est pas de tout savoir, mais de s’appuyer sur la qualité des conditions dans lesquelles la décision est prise. La personne doit savoir ce qui est envisagé, quels sont les risques substantiels, ce qu’elle est en droit de refuser et de quelle manière elle peut interrompre la séquence. Parallèlement, elle doit avoir l’assurance que son accord ne constitue en rien l’obligation d’aller jusqu’au terme de la situation.

L’acceptation d’une certaine part d’incertitude fait partie intégrante de ce choix. L’individu s’avance dans un terrain où il est susceptible de se découvrir une vulnérabilité, un besoin ou une limite jusqu’alors ignorés. Cela ne veut pas dire qu’il entérine par avance chaque réaction possible ou chaque contrainte psychologique subséquente.

C’est précisément pourquoi certaines limites ne se révèlent qu’à l’épreuve de l’expérience, voire une fois celle-ci achevée. Au cours d’une séance, il se peut qu’un individu ne réalise pas sur l’instant ce qui se joue en lui, ou qu’il se trouve dans l’incapacité de nommer précisément son état. Ce n’est qu’avec le recul qu’il pourra comprendre qu’un paramètre s’est avéré trop intense, qu’à un moment donné il a cessé de se sentir en sécurité, ou que sa apparente coopération ne procédait pas d’un choix pleinement souverain.

Cette prise de conscience tardive ne démontre pas en soi que le consentement initial était caduc. Elle signifie fréquemment que l’individu a glané une information nouvelle sur lui-même qu’il lui était impossible de posséder au moment de sa décision première. Une limite nouvellement mise au jour n’invalide donc pas automatiquement le consentement passé, mais elle redéfinit les données sur lesquelles s’échafauderont les choix futurs.

Il est par conséquent plus rigoureux de concevoir le consentement éclairé non point comme un acquis figé, mais comme un processus d’affinage progressif de la connaissance de soi. Chaque expérience élargit la cartographie de ce que l’on sait de son propre corps, de ses affects, de ses besoins et de ses frontières. Un consentement ultérieur n’en sera que plus précis, car il s’enracinera non seulement dans la description générale d’une pratique, mais aussi dans l’expérience concrète de soi.

Le premier consentement ne saurait donc afficher la même exactitude d’information que le dixième, sans pour autant perdre de sa validité. Son objet n’est pas de sceller une décision omnisciente, mais de consacrer un choix intègre, arrimé à ce qu’il est possible de savoir à l’instant T.