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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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Femme de profil aux cheveux mouillés et à la corde rouge tenant une corde rouge entre ses mains.

Consentement et perception de la normalité

Comment notre vision de ce qui est normal influence le consentement.

 · 7 min de lecture

« C’est pourquoi la plus grande entrave à un consentement de qualité ne réside souvent pas dans des limites divergentes, mais dans des conceptions divergentes de ce qui est tellement normal qu’il n’est point besoin d’en parler. »

Lorsque l’on aborde la question du consentement, l’essentiel de l’attention se focalise sur ce à quoi une personne a consenti. Nous discutons des limites, de la négociation des activités, des règles de sécurité ou de la question de savoir si le consentement était suffisamment éclairé. Nous nous penchons en revanche beaucoup moins sur tout ce qui n’a précisément jamais fait l’objet de ce consentement.

La raison en est étonnamment simple. Nous ne négocions généralement pas les choses que nous tenons pour acquises.

Chacun aborde les relations interpersonnelles avec sa propre idée de la normalité. Cette normalité ne naît pas d’une décision consciente ; elle est façonnée par les expériences passées, le milieu dans lequel on évolue, les gens que l’on croise et les situations que l’on traverse de manière répétée. Progressivement, elle cesse d’être l’une des interprétations possibles de la réalité pour devenir le filtre à travers lequel on la perçoit.

C’est précisément pourquoi la normalité est presque invisible. Non pas que nous cherchions à la dissimuler, mais parce que nous cessons d’avoir conscience de son existence. L’existence de croyances tacites est néanmoins inhérente à notre perception. Le cerveau fonctionne selon un principe de prédiction, substituant dans une certaine mesure l’expérience passée à la réalité elle-même, plutôt que de l’appréhender comme l’une de ses interprétations possibles.

Cela est vrai dans toute relation interpersonnelle, mais ce mécanisme se manifeste avec une acuité tout particulière dans l’univers du BDSM ou du shibari. Au fil des ans, un rigger expérimenté se forge sa propre méthode de travail. Un certain rythme, une façon de communiquer, le maniement du silence, de l’autorité, du toucher ou de la direction de la personne liée lui apparaissent comme des composantes naturelles de la séance. Il oublie que la plupart de ces éléments ne constituent pas des propriétés universelles du shibari, mais sont le fruit de son propre cheminement.

Le même processus est à l’œuvre chez les personnes liées. Chacun se façonne sa propre représentation de ce qu’il attend d’une séance, de la manière dont la communication doit s’articuler, du degré de guidage requis ou des manifestations de confiance qui lui semblent naturelles. Ces représentations ne sont pas nécessairement conscientes : nous n’en prenons souvent conscience qu’au moment où quelqu’un vient les heurter.

C’est ici qu’apparaît la première corrélation majeure entre la normalité et le consentement.

Le consentement ne se résume pas à un accord sur ce qui va se produire. C’est également un accord tacite sur ce que les deux parties jugent tellement évident qu’elles n’en parlent même pas.

Ce niveau de consentement demeure implicite. Il n’émerge pas d’une entente consciemment débattue, mais du postulat que l’autre partage une vision analogue du déroulement habituel de la situation. Plus ces représentations se recoupent, moins les parties en ont conscience ; plus elles divergent, plus le risque de malentendu s’accroît.

Paradoxracalement, c’est précisément l’expérience qui peut exacerber cette difficulté.

En gagnant en bouteille, l’individu n’acquiert pas seulement une plus grande assurance technique. Il cesse simultanément de percevoir la myriade de micro-décisions qu’il prenait autrefois en conscience. La modalité de communication, le maniement de l’autorité, le rythme de la séance ou la manière d’instaurer la confiance s’automatisent peu à peu. Ces choix s’effacent pour devenir des évidences.

L’expérience engendre ainsi un curieux paradoxe : plus on en sait, moins on a conscience de la part de ses actes qui relève d’un choix personnel et de celle que l’on érige en norme universelle.

Cette réalité revêt une importance capitale, en particulier dans la relation unissant une personne expérimentée à un novice.

Le nouveau modèle ne dispose pas de son propre référentiel. Il ignore ce qui relève de la pratique communautaire courante, ce qui constitue le style personnel d’un rigger en particulier, et ce qui est propre à la séance en cours. Il est donc incapable de discerner de lui-même quels aspects de la situation revêtent une importance psychologique et lesquels mériteraient d’être discutés au préalable.

C’est pourquoi il est impossible de concevoir un consentement de qualité comme la simple énumération des activités acceptées par le modèle. Il est tout aussi primordial de prendre conscience de ses propres postulats quant à ce que l’on considère comme allant de soi.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille s’efforcer de négocier le moindre détail, ce qui serait ni possible ni souhaitable. Il importe bien plutôt de s’approprier un autre mode de pensée : réaliser que notre propre normalité ne constitue point une propriété objective de la réalité, mais le sédiment de notre propre vécu.

Un rigger expérimenté n’a donc pas à anticiper toutes les réactions possibles de la personne liée, ce qui serait surhumain. Il peut en revanche se poser une autre question :

Parmi tout ce que je tiens pour parfaitement banal, qu’est-ce qui pourrait bien représenter une expérience absolument inédite pour l’autre ?

Cette interrogation constitue, à mes yeux, l’un des piliers les plus fondamentaux d’un consentement de qualité. Non pas qu’elle balaye d’un revers de main tous les malentendus, mais parce qu’elle rappelle une vérité essentielle : les plus grands angles morts ne naissent pas là où les individus se heurtent consciemment, mais là où tous deux postulent que leur propre normalité va de soi pour autrui.

À mesure que l’expérience s’approfondit, ce n’est pas seulement l’agir de l’individu qui se métamorphose, mais aussi la signification qu’il prête aux situations. Des gestes qui, au départ, étaient marqués du sceau de l’évidence et réclamaient une attention consciente s’intègrent peu à peu à la routine de la pratique. Ils cessent d’être perçus comme des messages pour commencer à être interprétés avant tout comme des outils d’obtention d’un résultat précis.

Là encore, l’expérience peut se muer en terreau de graves malentendus.

Un même geste, en effet, ne revêt pas nécessairement la même signification pour les deux protagonistes. Un rigger chevronné pourra envisager un acte déterminé sous le seul angle de sa fonction. S’il recourt par exemple à un bref stimulus physique pour modifier l’attention, réveiller le corps ou infléchir la dynamique d’une séance, il pourra, après des années de pratique, n’y voir qu’« un outil de communication banal ». La portée psychologique du geste s’effacera progressivement à ses propres yeux.

Le modèle, en revanche, n’interprétera pas nécessairement l’expérience de la même manière. S’il n’a jamais été confronté à pareille pratique, il ne l’évaluera pas à l’aune de sa fonction au sein de la séance, mais à travers le prisme des sens forgés au fil de sa propre existence. Un geste rigoureusement identique pourra ainsi être ressenti comme une manifestation d’autorité, d’agression, de confiance, d’intimité, de rejet ou d’humiliation. Non pas que l’une de ces interprétations soit objectivement la bonne, mais parce que l’esprit humain interprète inlassablement les situations inédites à la lumière de son vécu antérieur.

C’est précisément pourquoi deux personnes peuvent ressortir d’une même séance avec des vécus aux antipodes, sans qu’aucun d’eux n’ait appréhendé la situation de « travers ». Le rigger pourra avoir le sentiment d’avoir usé d’un procédé tout à fait ordinaire, tandis que le modèle s’en ira lesté d’une expérience ayant profondément ébranlé sa perception de la confiance, de la sécurité ou de ses propres limites, voire altéré l’image qu’il a de lui-même.

Ce mécanisme ne concerne pas uniquement les débutants. Même un modèle très aguerri pourra interpréter un geste différemment du rigger s’il y investit un sens singulier découlant de leur histoire commune, de leurs passés respectifs ou de la conjoncture de leur vie. Il pourra par exemple prêter l’intention d’un message à une simple maladresse initiale. Le sens n’est point une propriété figée de l’action ; il émerge toujours de la triangulation entre un geste précis, un être singulier et une situation donnée.

Le consentement ne s’arrête donc pas à ce qui se déroule au cours de la séance. Il englobe également les significations que les deux partenaires attribuent à chaque geste et à chaque situation. C’est ici que s’illumine le plus nettement le lien ombilical unissant le consentement à la perception de la normalité. Ce qui, pour l’un, est d’une banalité telle qu’il n’y songe plus peut s’ériger, pour l’autre, en l’un des moments psychologiquement les plus marquants de toute l’expérience.