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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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Portrait de femme aux cheveux mouillés regardant par-dessus son épaule ; robe verte à ligature, neige dans les cheveux.

Le cerveau prédictif

Comment les attentes façonnent la perception de la réalité.

 · 17 min de lecture

Dans le texte pré­cé­dent, nous avons abor­dé la ques­tion de sa­voir pour­quoi le cer­veau hu­main est ca­pable d’ac­cé­der à un large spectre d’états mo­di­fiés de conscience, al­lant de la mé­di­ta­tion et du flow jus­qu’aux états dis­so­cia­tifs. Nous avons mon­tré que, d’un point de vue évo­lu­tif, le prin­cipe clé n’est pas né­ces­sai­re­ment un mode de fonc­tion­ne­ment op­ti­mal unique, mais plu­tôt l’ap­ti­tude du sys­tème ner­veux à mo­di­fier avec flexi­bi­li­té son or­ga­ni­sa­tion en fonc­tion du contexte ac­tuel.

Ce texte s’ins­crit dans la conti­nui­té de ce cadre et s’in­té­resse plus en dé­tail au trai­te­ment pré­dic­tif, c’est-à-dire à un groupe in­fluent de théo­ries se­lon les­quelles, lors de la per­cep­tion, de la prise de dé­ci­sion et de la ré­gu­la­tion cor­po­relle, le cer­veau ne se contente pas de trai­ter les si­gnaux pro­ve­nant de l’en­vi­ron­ne­ment et de l’or­ga­nisme, mais s’ap­puie éga­le­ment sur des at­tentes conti­nuel­le­ment gé­né­rées.

Le trai­te­ment pré­dic­tif n’est pas une théo­rie uni­fiée et dé­fi­ni­ti­ve­ment va­li­dée du cer­veau. Il s’agit d’un cadre théo­rique qui re­lie les ré­sul­tats de la re­cherche sur la per­cep­tion, l’at­ten­tion, l’ap­pren­tis­sage, la mo­tri­ci­té et l’in­té­ro­cep­tion. Son prin­ci­pal ap­port ré­side dans sa ca­pa­ci­té à ex­pli­quer com­ment l’ex­pé­rience an­té­rieure, le contexte pré­sent et l’état cor­po­rel in­fluencent ce qu’un in­di­vi­du per­çoit et la ma­nière dont il ré­agit à une si­tua­tion.

Le cerveau comme interprète actif, non comme un enregistreur passif

Dans le texte pré­cé­dent, nous avons pré­sen­té les prin­cipes du trai­te­ment pré­dic­tif et de l’er­reur de pré­dic­tion de ma­nière gé­né­rale. Nous les abor­dons ici plus en dé­tail à tra­vers l’exemple de la per­cep­tion elle-même.

La vi­sion in­tui­tive cou­rante veut que les sens en­re­gistrent d’abord le monde ex­té­rieur, après quoi le cer­veau traite les in­for­ma­tions re­çues. En réa­li­té, la per­cep­tion est un pro­ces­sus beau­coup plus ac­tif. Les si­gnaux sen­so­riels sont sou­vent in­com­plets, chan­geants et brui­tés ; le cer­veau doit donc es­ti­mer conti­nuel­le­ment quelle en est la cause la plus pro­bable – la per­cep­tion naît ain­si de l’in­ter­ac­tion entre les in­for­ma­tions af­fluant des sens et les connais­sances préa­lables, les ex­pé­riences ain­si que les at­tentes contex­tuelles.

Ce pro­ces­sus est gé­né­ra­le­ment dé­crit comme hié­rar­chique. Les ni­veaux de trai­te­ment su­pé­rieurs re­pré­sentent des re­la­tions et des contextes plus gé­né­raux, tan­dis que les ni­veaux in­fé­rieurs traitent des pro­prié­tés plus spé­ci­fiques des sti­mu­li, telles que les contours, le mou­ve­ment, la cou­leur, l’in­ten­si­té so­nore ou la po­si­tion des par­ties du corps. L’idée se­lon la­quelle « cette pièce est sûre » ne consti­tue donc pas une pré­dic­tion iso­lée unique, mais une conclu­sion com­plexe à la­quelle concourent les in­for­ma­tions sen­so­rielles, la mé­moire, l’état cor­po­rel, l’éva­lua­tion émo­tion­nelle et la connais­sance du contexte so­cial.

Le cer­veau n’ayant par ailleurs au­cun ac­cès di­rect à la réa­li­té elle-même, mais seule­ment aux si­gnaux dis­po­nibles, une er­reur de pré­dic­tion ne si­gni­fie pas qu’il s’est « trom­pé dans la des­crip­tion de la réa­li­té », mais qu’un écart s’est creu­sé entre l’en­trée at­ten­due par le sys­tème et l’en­trée qu’il a réel­le­ment re­çue.

Le sys­tème ner­veux peut ré­soudre cette dis­cor­dance de plu­sieurs ma­nières. Il peut ajus­ter ses at­tentes, por­ter son at­ten­tion sur d’autres in­for­ma­tions, mo­di­fier son in­ter­pré­ta­tion de la si­tua­tion ou agir de fa­çon à chan­ger l’en­trée sen­so­rielle elle-même. Par exemple, lors­qu’une per­sonne en­tend mal une phrase, elle peut ré­vi­ser son es­ti­ma­tion de sa si­gni­fi­ca­tion, de­man­der qu’on la ré­pète ou se rap­pro­cher de l’in­ter­lo­cu­teur. Pré­dic­tion et ac­tion ne sont par consé­quent pas des pro­ces­sus cloi­son­nés.

La pondération de la précision et le rôle de l’attention

Le cer­veau ne traite pas tous les si­gnaux sur un pied d’éga­li­té. Il éva­lue conti­nuel­le­ment quelles in­for­ma­tions sont fiables dans une si­tua­tion don­née et aux­quelles il convient d’ac­cor­der le plus de poids. Dans les théo­ries du trai­te­ment pré­dic­tif, ce pro­ces­sus est dé­si­gné sous le terme de pon­dé­ra­tion de la pré­ci­sion (pre­ci­sion weigh­ting).

Ici, la pré­ci­sion ne ren­voie pas à une vé­ri­té ob­jec­tive. Elle dé­signe plu­tôt la fia­bi­li­té es­ti­mée ou la va­leur in­for­ma­tion­nelle d’un si­gnal dé­ter­mi­né. Si l’en­vi­ron­ne­ment est sombre et l’image floue, le cer­veau peut s’en re­mettrent da­van­tage aux at­tentes préa­lables. À l’in­verse, si le si­gnal sen­so­riel est net et sans équi­voque, il peut cor­ri­ger l’at­tente plus ai­sé­ment.

L’at­ten­tion est in­ti­me­ment liée à la pon­dé­ra­tion de la pré­ci­sion. Dans cer­tains mo­dèles, l’at­ten­tion peut être com­prise comme l’un des mé­ca­nismes qui ac­croît la saillance de si­gnaux sé­lec­tion­nés. Lors­qu’un in­di­vi­du se concentre sur sa res­pi­ra­tion, sur la dou­leur, sur l’ex­pres­sion fa­ciale d’au­trui ou sur un son dans la pièce, il mo­di­fie le poids re­la­tif de ces in­for­ma­tions dans le trai­te­ment ul­té­rieur. Tou­te­fois, l’at­ten­tion ne se confond pas to­ta­le­ment avec la pon­dé­ra­tion de la pré­ci­sion ; elle consti­tue l’un des pro­ces­sus sus­cep­tibles de dé­ci­der quels si­gnaux in­fluen­ce­ront le plus in­ten­sé­ment la per­cep­tion et l’ac­tion qui en ré­sultent.

Ce prin­cipe contri­bue à ex­pli­quer pour­quoi deux per­sonnes peuvent per­ce­voir la même chose dif­fé­rem­ment dès le ni­veau de la hié­rar­chi­sa­tion des in­for­ma­tions par leur sys­tème ner­veux – et ce, au-delà de simples di­ver­gences d’opi­nions.

L’évaluation automatique de la pertinence et de la sécurité

Le sys­tème ner­veux traite en conti­nu la per­ti­nence bio­lo­gique et com­por­te­men­tale d’une si­tua­tion. Il éva­lue, par exemple, si un cer­tain sti­mu­lus est lié à une me­nace, à une ré­com­pense, à la pos­si­bi­li­té d’éta­blir un contact, à la né­ces­si­té d’agir ou au be­soin d’éco­no­mi­ser de l’éner­gie. Une grande par­tie de ces pro­ces­sus s’exé­cute en amont de toute dé­ci­sion consciente.

Dans le cadre de la théo­rie po­ly­va­gale de Ste­phen Porges, le terme de neu­ro­cep­tion est em­ployé pour dé­si­gner la dis­tinc­tion non consciente entre la sé­cu­ri­té et la me­nace. Ce concept s’est lar­ge­ment dif­fu­sé dans les mi­lieux psy­cho­thé­ra­peu­tiques et de vul­ga­ri­sa­tion. Il im­porte tou­te­fois de ne pas le confondre avec un mé­ca­nisme neu­ro­bio­lo­gique stric­te­ment dé­li­mi­té et uni­ver­sel­le­ment va­li­dé. Cer­taines as­ser­tions ana­to­miques et évo­lu­tives spé­ci­fiques de la théo­rie po­ly­va­gale font l’ob­jet de cri­tiques au sein de la com­mu­nau­té scien­ti­fique.

Il est en re­vanche plus lar­ge­ment ad­mis que le cer­veau et le sys­tème ner­veux au­to­nome ré­agissent à des sti­mu­li bio­lo­gi­que­ment si­gni­fiants sans que l’en­semble des étapes in­ter­mé­diaires n’ait à ac­cé­der à la conscience. Un tel trai­te­ment peut mo­du­ler la pos­ture, le to­nus mus­cu­laire, la res­pi­ra­tion, l’ac­ti­vi­té car­diaque, la ré­gu­la­tion hor­mo­nale, l’at­ten­tion ain­si que la dis­po­si­tion à agir.

La si­gni­fi­ca­tion fi­nale d’une si­tua­tion ne dé­coule pas uni­que­ment du sti­mu­lus im­mé­diat. On peut sché­ma­ti­que­ment l’ex­pri­mer ain­si :

Si­gni­fi­ca­tion du vécu = fonc­tion du sti­mu­lus pré­sent, de l’ex­pé­rience an­té­rieure, de l’état cor­po­rel et du contexte so­cial.

Il ne s’agit pas d’une équa­tion ma­thé­ma­tique des­ti­née à un cal­cul exact, mais de l’illus­tra­tion qu’un même évé­ne­ment ne re­vêt pas né­ces­sai­re­ment la même si­gni­fi­ca­tion pour des in­di­vi­dus dif­fé­rents.

La proxi­mi­té phy­sique d’au­trui peut ain­si être as­so­ciée à la confiance, au sou­tien et à l’apai­se­ment. Pour une autre per­sonne, cette même proxi­mi­té pour­ra dé­clen­cher une hy­per­vi­gi­lance, en par­ti­cu­lier si elle a été as­so­ciée par le pas­sé à de l’im­pré­vi­si­bi­li­té, à un re­jet ou à une perte de contrôle. Une telle ré­ac­tion n’est pas né­ces­sai­re­ment choi­sie en conscience et ne sau­rait être sim­ple­ment as­si­mi­lée à un trait de ca­rac­tère. Elle peut re­flé­ter des an­ti­ci­pa­tions an­crées qui in­fluencent au­to­ma­ti­que­ment l’at­ten­tion, la ré­gu­la­tion cor­po­relle et l’in­ter­pré­ta­tion de la si­tua­tion.

Cela ne si­gni­fie point pour au­tant que la ré­ac­tion soit fi­gée ou to­ta­le­ment sous­traite à toute in­fluence consciente. Une at­tente au­to­ma­tique peut être mo­du­lée par des in­for­ma­tions nou­velles, la ré­gu­la­tion de l’at­ten­tion, la re­la­tion à au­trui, une ré­éva­lua­tion consciente ain­si que par une ex­pé­rience in­édite et ré­pé­tée.

La prédiction du corps propre : intéroception et régulation de l’organisme

Le trai­te­ment pré­dic­tif ne se li­mite pas au monde ex­té­rieur. Le sys­tème ner­veux doit éga­le­ment éva­luer et ré­gu­ler sans dis­con­ti­nuer l’état in­terne de l’or­ga­nisme. Ce pro­ces­sus ren­voie à l’in­té­ro­cep­tion, c’est-à-dire au trai­te­ment des si­gnaux in­for­mant sur l’ac­ti­vi­té car­diaque, la res­pi­ra­tion, les pro­ces­sus vis­cé­raux, la tem­pé­ra­ture, la faim, la soif, les be­soins mé­ta­bo­liques et d’autres as­pects de la phy­sio­lo­gie in­terne.

Si­mul­ta­né­ment, l’ex­pé­rience cor­po­relle naît de la co­opé­ra­tion de l’in­té­ro­cep­tion avec d’autres sys­tèmes. La pro­prio­cep­tion four­nit des in­for­ma­tions sur la po­si­tion et les mou­ve­ments du corps, la no­ci­cep­tion sur les sti­mu­li po­ten­tiel­le­ment lé­sion­nels, et l’ex­te­ro­cep­tion sur l’en­vi­ron­ne­ment am­biant. Le cer­veau im­brique ces don­nées avec la mé­moire, le contexte et les at­tentes.

Dans les mo­dèles pré­dic­tifs de l’in­té­ro­cep­tion, le cer­veau ne se borne pas à re­ce­voir pas­si­ve­ment les si­gnaux cor­po­rels. Il an­ti­cipe en per­ma­nence l’état de l’or­ga­nisme que l’on peut at­tendre et s’ef­force de main­te­nir les va­riables phy­sio­lo­giques dans des li­mites com­pa­tibles avec les be­soins du mo­ment. Ce prin­cipe fait écho à l’ho­méo­sta­sie, soit le main­tien de la sta­bi­li­té in­terne, ain­si qu’à l’al­lo­sta­sie, c’est-à-dire la ré­gu­la­tion an­ti­ci­pa­trice des exi­gences fu­tures.

Par exemple, l’or­ga­nisme n’a pas be­soin d’at­tendre qu’une ca­rence to­tale en oxy­gène sur­vienne lors d’un ef­fort phy­sique pour ré­agir. La res­pi­ra­tion et l’ac­ti­vi­té car­diaque se mo­di­fient de ma­nière an­ti­ci­pée en fonc­tion de la charge es­comp­tée. De même, la seule évo­ca­tion men­tale d’une si­tua­tion éprou­vante peut dé­clen­cher une pré­pa­ra­tion cor­po­relle avant même que la si­tua­tion ne se ma­té­ria­lise.

Intéroception et émotions

L’ar­ti­cu­la­tion entre les si­gnaux cor­po­rels et les émo­tions fait l’ob­jet de plu­sieurs théo­ries di­ver­gentes. Les ap­proches pré­dic­tives et construc­ti­vistes sou­lignent que l’ex­pé­rience émo­tion­nelle ne sur­git pas sim­ple­ment comme une ré­ac­tion au­to­ma­tique et fi­gée face à un sti­mu­lus ex­terne. Elle est éga­le­ment fa­çon­née par la ma­nière dont le cer­veau in­ter­prète l’état cor­po­rel à la lu­mière du contexte, de l’ex­pé­rience pas­sée et des at­tentes pré­sentes.

Cette af­fir­ma­tion n’im­plique tou­te­fois pas que toutes les émo­tions se ré­duisent à des in­ter­pré­ta­tions conscientes de va­ria­tions cor­po­relles. Les pro­ces­sus émo­tion­nels peuvent s’en­clen­cher ra­pi­de­ment et en l’ab­sence de toute dé­li­bé­ra­tion consciente. Pa­ral­lè­le­ment, la com­mu­nau­té scien­ti­fique ne s’ac­corde pas sur l’idée que toutes les émo­tions pro­cèdent d’un mé­ca­nisme unique : cer­taines théo­ries pri­vi­lé­gient des sys­tèmes af­fec­tifs fa­çon­nés par l’évo­lu­tion, tan­dis que d’autres mettent l’ac­cent sur les pro­ces­sus d’éva­lua­tion, l’ap­pren­tis­sage ou la construc­tion de ca­té­go­ries émo­tion­nelles.

Il est en re­vanche so­li­de­ment éta­bli que l’état cor­po­rel in­flue sur le vécu émo­tion­nel. Des mo­di­fi­ca­tions phy­sio­lo­giques sem­blables ou par­tiel­le­ment su­per­po­sables – telles qu’une élé­va­tion du rythme car­diaque, une ac­cé­lé­ra­tion de la res­pi­ra­tion et une ten­sion mus­cu­laire – peuvent être vé­cues, se­lon les contextes, comme de l’an­goisse, de la co­lère, de l’ex­ci­ta­tion ou une at­tente joyeuse.

Le fac­teur dé­ci­sif n’est pas seule­ment la va­ria­tion cor­po­relle en soi, mais aus­si sa cause sup­po­sée. Un rythme car­diaque ac­cé­lé­ré consé­cu­tif à une course à pied n’évoque gé­né­ra­le­ment pas la même in­ter­pré­ta­tion qu’un rythme ac­cé­lé­ré au cours d’une dis­cus­sion conflic­tuelle. La si­gni­fi­ca­tion du si­gnal cor­po­rel est co-construite par la si­tua­tion, l’at­ten­tion, la mé­moire et l’at­tente.

Ceci contri­bue à ex­pli­quer pour­quoi un même in­di­vi­du peut in­ter­pré­ter de sem­blables sen­sa­tions phy­siques de ma­nière dis­pa­rate se­lon les pé­riodes de sa vie. Si le contexte, l’ex­pé­rience ou les croyances re­la­tives à la si­gni­fi­ca­tion de l’état cor­po­rel se mo­di­fient, l’ex­pé­rience émo­tion­nelle qui en ré­sulte peut va­rier de concert.

L’erreur de prédiction comme vecteur d’apprentissage

La dis­cor­dance entre l’at­tente et le ré­sul­tat peut consti­tuer un puis­sant ca­ta­ly­seur d’ap­pren­tis­sage. Si un évé­ne­ment se dé­roule ri­gou­reu­se­ment confor­mé­ment aux pré­vi­sions, le sys­tème ner­veux n’a gé­né­ra­le­ment au­cun mo­tif dé­ter­mi­nant pour ré­vi­ser son mo­dèle ac­tuel. En re­vanche, si un évé­ne­ment in­at­ten­du se pro­duit, il trans­met l’in­for­ma­tion se­lon la­quelle les pré­sup­po­sés en cours pour­raient s’avé­rer in­suf­fi­sants.

La no­tion d’er­reur de pré­dic­tion est em­ployée dans plu­sieurs champs dis­ci­pli­naires et ne re­couvre pas né­ces­sai­re­ment un mé­ca­nisme ri­gou­reu­se­ment iden­tique. En ma­tière de per­cep­tion, elle peut si­gni­fier l’écart entre l’en­trée sen­so­rielle at­ten­due et l’en­trée per­çue. Dans le cadre de l’ap­pren­tis­sage par ren­for­ce­ment, elle peut dé­si­gner la dif­fé­rence entre une ré­com­pense es­comp­tée et celle ef­fec­ti­ve­ment ob­te­nue. Dans la re­cherche sur la mé­moire, elle peut ren­voyer à la vio­la­tion d’une at­tente lors de la re­mé­mo­ra­tion d’une ex­pé­rience pas­sée.

Il est par consé­quent in­exact de sup­po­ser que toute sur­prise en­gendre au­to­ma­ti­que­ment une mo­di­fi­ca­tion du mo­dèle. Le ré­sul­tat dé­pend de l’am­pleur du dé­ca­lage, de sa li­si­bi­li­té, de sa ré­pé­ti­tion, de sa charge émo­tion­nelle, de la la­ti­tude d’in­fluen­cer la si­tua­tion ain­si que de l’état cor­po­rel ins­tan­ta­né.

Un écart mo­dé­ré et in­tel­li­gible peut conduire à l’ajus­te­ment d’une at­tente pré­exis­tante. À l’in­verse, un dé­ca­lage pro­non­cé et dif­fi­ci­le­ment ex­pli­cable peut me­ner à la conclu­sion qu’il s’agit d’une ex­cep­tion ou d’une si­tua­tion ra­di­ca­le­ment in­édite. L’in­di­vi­du ne mo­di­fie alors pas for­cé­ment son mo­dèle ini­tial, mais éla­bore une ex­pli­ca­tion dis­tincte.

Nous avons exa­mi­né en dé­tail dans le pre­mier texte la ma­nière dont le contexte de me­nace ou de sé­cu­ri­té in­flue spé­ci­fique sur l’is­sue d’un tel ap­pren­tis­sage : la me­nace ne pros­crit pas l’ap­pren­tis­sage, mais l’oriente plu­tôt vers le ren­for­ce­ment et la gé­né­ra­li­sa­tion de stra­té­gies dé­fen­sives, tan­dis qu’un cadre sé­cu­ri­sant et maî­tri­sable mé­nage un es­pace pro­pice à une ac­tua­li­sa­tion plus souple du mo­dèle. Ajou­tons ici que l’ac­tua­li­sa­tion elle-même ne dé­pend pas seule­ment du de­gré de sé­cu­ri­té, mais aus­si des at­tri­buts du dé­ca­lage évo­qués ci-des­sus – son am­pleur, sa com­pré­hen­si­bi­li­té et sa ré­cur­rence – ain­si que du ni­veau d’ac­ti­va­tion phy­sio­lo­gique qui ac­com­pagne l’ap­pren­tis­sage.

Pour l’ex­plo­ra­tion, la créa­ti­vi­té et l’ap­pren­tis­sage cor­rec­tif, il s’avère gé­né­ra­le­ment plus fa­vo­rable de se trou­ver dans un état où l’ac­ti­va­tion est suf­fi­sante pour main­te­nir l’at­ten­tion, sans pour au­tant être ex­ces­sive au point de bri­der dras­ti­que­ment la ca­pa­ci­té à trai­ter de nou­velles in­for­ma­tions. Une ac­ti­va­tion par trop res­treinte peut in­duire un dés­in­té­rêt ou un en­ga­ge­ment in­suf­fi­sant, tan­dis qu’une ac­ti­va­tion ex­ces­sive res­trein­dra l’at­ten­tion à la me­nace im­mé­diate et fa­vo­ri­se­ra des ré­ac­tions au­to­ma­tiques ra­pides. Entre ces deux ex­trêmes s’étend un vaste éven­tail d’états dans les­quels le sys­tème ner­veux peut confron­ter ses an­ciennes at­tentes à une ex­pé­rience in­édite et les ac­tua­li­ser avec da­van­tage de sou­plesse. La sé­cu­ri­té ne consti­tue donc pas une condi­tion sine qua non de tout ap­pren­tis­sage – elle de­meure tou­te­fois un pré­re­quis dé­ter­mi­nant pour les formes d’ap­pren­tis­sage exi­geant de l’ou­ver­ture, de l’ex­plo­ra­tion, la to­lé­rance à l’in­cer­ti­tude et la dis­po­si­tion à re­mettre en cause les stra­té­gies dé­fen­sives éta­blies.

Une ex­pé­rience ve­nant sub­ver­tir une an­cienne at­tente d’une ma­nière sûre, in­tel­li­gible et maî­tri­sable peut fa­vo­ri­ser une ac­tua­li­sa­tion plus souple. Si une per­sonne s’at­tend par exemple de fa­çon ré­pé­tée au re­jet, mais qu’elle se heurte dans des contextes per­ti­nents à une ré­ac­tion pré­vi­sible et res­pec­tueuse, une at­tente nou­velle peut peu à peu s’éri­ger – le cha­pitre sui­vant dé­taille pré­ci­sé­ment les mé­ca­nismes de cette ac­tua­li­sa­tion.

La mise à jour de la mémoire ne relève pas d’un simple réécriture

Dans les textes de vul­ga­ri­sa­tion, on avance par­fois qu’une ex­pé­rience nou­velle « ré­écrit » la mé­moire an­cienne. Une telle for­mu­la­tion est ima­gée, mais peut s’avé­rer trom­peuse.

Dans le cadre d’un ap­pren­tis­sage par ex­tinc­tion, tel que l’at­té­nua­tion pro­gres­sive d’une peur, l’as­so­cia­tion ini­tiale ne s’ef­face gé­né­ra­le­ment pas. Il se tisse plu­tôt un ap­pren­tis­sage in­édit se­lon le­quel un sti­mu­lus don­né ne pré­sage pas né­ces­sai­re­ment d’un dan­ger dans un contexte spé­ci­fique. Les at­tentes an­cienne et nou­velle peuvent dès lors co­exis­ter. Celle qui fi­ni­ra par pré­va­loir dé­pend de la si­tua­tion, du contexte, du ni­veau de stress et du laps de temps écou­lé de­puis l’ap­pren­tis­sage.

Sous cer­taines condi­tions, un sou­ve­nir déjà sto­cké peut éga­le­ment être ac­tua­li­sé au cours d’un pro­ces­sus nom­mé re­con­so­li­da­tion. Lors­qu’un sou­ve­nir est ré­ac­ti­vé, il peut tem­po­rai­re­ment ga­gner en plas­ti­ci­té et se mon­trer plus vul­né­rable à la mo­di­fi­ca­tion. Ce pro­ces­sus n’est tou­te­fois ni au­to­ma­tique ni as­si­mi­lable à une règle uni­ver­selle simple ; il dé­pend du mi­nu­tage pré­cis, de la ro­bus­tesse de l’em­preinte mné­sique ini­tiale, de la na­ture de la nou­velle in­for­ma­tion et d’autres pa­ra­mètres.

Sur le plan scien­ti­fique, il est donc plus ri­gou­reux d’évo­quer une ac­tua­li­sa­tion des at­tentes, l’émer­gence d’un nou­vel ap­pren­tis­sage concur­rent ou l’abais­se­ment de la pro­ba­bi­li­té de la ré­ac­tion ini­tiale, plu­tôt qu’une ef­fa­ce­ment ou une ré­écri­ture in­té­grale du mo­dèle an­cien.

Pourquoi la seule prise de conscience intellectuelle s’avère parfois insuffisante

Il est pos­sible de sa­voir ra­tion­nel­le­ment qu’une si­tua­tion ne pré­sente au­cun dan­ger tout en y éprou­vant une vive ré­ac­tion cor­po­relle ou émo­tion­nelle. Cela ne si­gni­fie point que la connais­sance consciente est er­ro­née ou dé­nuée de sens, mais dé­montre plu­tôt qu’une com­pré­hen­sion dé­cla­ra­tive ne mo­di­fie pas au­to­ma­ti­que­ment toutes les com­po­santes d’une ré­ponse ap­prise.

La mé­moire et l’ap­pren­tis­sage ne ré­sident pas dans un « centre » unique. Les connais­sances dé­cla­ra­tives, les as­so­cia­tions émo­tion­nelles, les au­to­ma­tismes mo­teurs, les ré­ac­tions au­to­nomes et les an­ti­ci­pa­tions si­tua­tion­nelles mo­bi­lisent des sys­tèmes ner­veux par­tiel­le­ment dis­tincts, mais in­ter­con­nec­tés. Un in­di­vi­du peut ain­si être en me­sure d’ex­pli­ci­ter avec pré­ci­sion la ge­nèse de sa peur sans que sa fré­quence car­diaque, son to­nus mus­cu­laire ou ses ten­dances à l’évi­te­ment ne se mo­di­fient ins­tan­ta­né­ment face au sti­mu­lus dé­clen­cheur.

Pour trans­for­mer une ré­ac­tion au­to­ma­tique, il peut s’avé­rer né­ces­saire de faire l’ex­pé­rience d’une si­tua­tion in­édite qui se dé­ploie pré­ci­sé­ment là où l’at­tente an­cienne s’ac­tive. Les ex­pé­riences com­por­te­men­tales, l’ex­po­si­tion, la mo­di­fi­ca­tion des ac­tions, la ré­gu­la­tion de l’at­ten­tion, le tra­vail so­ma­tique et un cadre re­la­tion­nel sé­cu­ri­sant peuvent y jouer un rôle dé­ter­mi­nant.

Cela ne si­gni­fie pas que la psy­cho­thé­ra­pie ver­bale n’opère qu’au tra­vers d’une ex­pli­ca­tion in­tel­lec­tuelle. De nom­breuses ap­proches thé­ra­peu­tiques so­li­de­ment étayées as­so­cient le dia­logue à l’ex­pé­rience émo­tion­nelle, aux nou­veaux com­por­te­ments, à l’ex­po­si­tion, à l’en­traî­ne­ment aux com­pé­tences et à la mo­di­fi­ca­tion de la ma­nière dont l’in­di­vi­du in­ter­prète ses propres ré­ac­tions cor­po­relles.

De même, on ne sau­rait af­fir­mer de ma­nière gé­né­rale que les ap­proches axées sur le corps sont sys­té­ma­ti­que­ment plus ef­fi­caces que les thé­ra­pies par la pa­role. Les mé­thodes se dis­tinguent par la qua­li­té de leurs preuves em­pi­riques, leurs mo­da­li­tés d’in­ter­ven­tion et leur per­ti­nence face à des pro­blé­ma­tiques spé­ci­fiques. Il est plus juste de dire que pour cer­taines ré­ac­tions pro­fon­dé­ment an­crées, l’in­sight ver­bal ne suf­fit pas à lui seul, et qu’un chan­ge­ment ef­fi­cient re­quiert fré­quem­ment l’im­pli­ca­tion si­mul­ta­née de plu­sieurs ni­veaux d’ex­pé­rience.

Pourquoi le cadre du traitement prédictif est-il utile ?

Le trai­te­ment pré­dic­tif aide à com­prendre pour­quoi l’être hu­main ne per­çoit pas le monde comme un en­semble neutre de don­nées. La per­cep­tion est in­las­sa­ble­ment co­lo­rée par l’ex­pé­rience an­té­rieure, les at­tentes, l’at­ten­tion, l’état cor­po­rel et les ob­jec­tifs du mo­ment.

Ce cadre met éga­le­ment en lu­mière le fait que l’is­sue d’une ex­pé­rience sur­pre­nante ne va pas de soi – elle dé­pend du contexte et des at­tri­buts du dé­ca­lage, ain­si que nous l’avons dé­crit su­pra. Il per­met en outre de sai­sir pour­quoi la seule com­pré­hen­sion ra­tion­nelle d’une si­tua­tion ne par­vient par­fois pas à mo­di­fier sur l’ins­tant une ré­ac­tion cor­po­relle ou com­por­te­men­tale au­to­ma­tique.

Le cadre pré­dic­tif s’avère éga­le­ment pré­cieux pour l’étude des états mo­di­fiés de conscience. La mé­di­ta­tion, la sti­mu­la­tion sen­so­rielle pro­lon­gée, la pri­va­tion de som­meil, les sub­stances psy­choac­tives, une forte ac­ti­va­tion émo­tion­nelle ou la dis­so­cia­tion sont sus­cep­tibles d’al­té­rer par des voies di­verses l’ar­ti­cu­la­tion entre les at­tentes, les en­trées sen­so­rielles, l’at­ten­tion et la fia­bi­li­té es­ti­mée de chaque si­gnal.

Ce­pen­dant, le trai­te­ment pré­dic­tif n’ex­plique pas à lui seul l’in­té­gra­li­té des états mo­di­fiés de conscience. Il pro­pose plu­tôt un lan­gage com­mun per­met­tant de for­mu­ler des hy­po­thèses sur les rai­sons pour les­quelles, sous cer­taines condi­tions, se mo­di­fient la per­cep­tion du corps, du temps, de l’es­pace, de l’iden­ti­té per­son­nelle ou de la si­gni­fi­ca­tion des sti­mu­li sen­so­riels.

Conclusion

Le cer­veau ne sau­rait être adé­qua­te­ment dé­crit comme un en­re­gis­treur pas­sif de la réa­li­té ex­té­rieure. La per­cep­tion naît de l’in­té­gra­tion ac­tive des si­gnaux af­fluants avec l’ex­pé­rience pas­sée, le contexte pré­sent, l’état cor­po­rel et les at­tentes.

Le trai­te­ment pré­dic­tif consti­tue un cadre théo­rique in­fluent se­lon le­quel le cer­veau écha­faude conti­nû­ment des es­ti­ma­tions quant aux causes pro­bables des si­gnaux sen­so­riels et cor­po­rels. La dis­cor­dance entre l’at­tente et l’en­trée per­çue peut dé­bou­cher sur un ré­ajus­te­ment du mo­dèle, un bas­cu­le­ment de l’at­ten­tion ou une ac­tion trans­for­mant la si­tua­tion elle-même.

Ce cadre au­to­rise l’in­ter­con­nexion des re­cherches por­tant sur la per­cep­tion, l’in­té­ro­cep­tion, les émo­tions, l’ap­pren­tis­sage et la ré­gu­la­tion de l’or­ga­nisme. Il im­porte si­mul­ta­né­ment de ne point l’éri­ger en une théo­rie uni­fiée du cer­veau dé­fi­ni­ti­ve­ment prou­vée, ni de l’em­ployer pour rendre compte, sans autre forme de pro­cès, de l’en­semble des pro­ces­sus psy­cho­lo­giques et thé­ra­peu­tiques.

Sa va­leur fon­da­men­tale ré­side dans sa mise en lu­mière de la per­cep­tion en tant que pro­ces­sus dy­na­mique. Ce qu’un in­di­vi­du éprouve comme étant la réa­li­té n’est pas le simple calque du monde en­vi­ron­nant, mais le fruit d’une ren­contre conti­nue entre ce que le sys­tème ner­veux an­ti­cipe et les in­for­ma­tions qui af­fluent à l’ins­tant pré­sent de l’en­vi­ron­ne­ment et de son propre corps.