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Shibari Concept — une pièce japonaise feutrée avec un nœud de corde rouge dans un cercle, une branche de cerisier en fleurs, un éventail et des cordes enroulées

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Paysage de montagne paisible dans le style de la peinture japonaise — un lac entre des montagnes brumeuses.

Signification évolutive des états modifiés de conscience

De la nécessité de la flexibilité du système nerveux et des questions connexes

 · 21 min de lecture

Introduction

La ca­pa­ci­té du cer­veau hu­main à en­trer dans des états mo­di­fiés de conscience compte par­mi les ma­ni­fes­ta­tions les plus mar­quantes de la flexi­bi­li­té du sys­tème ner­veux. Tout au long de l’his­toire hu­maine, ces états ap­pa­raissent sous de mul­tiples formes et dans des contextes cultu­rels va­riés – lors de ri­tuels re­li­gieux, de mé­di­ta­tions, de danses, de chants, d’ac­cou­che­ments, d’ef­forts phy­siques in­tenses, de pro­fonde proxi­mi­té in­ter­per­son­nelle, dans des si­tua­tions de crise ou lors de formes spé­ci­fiques d’ex­pé­riences cor­po­relles. Bien que ces états puissent être sub­jec­ti­ve­ment très dif­fé­rents, leur trait com­mun est une mo­di­fi­ca­tion tem­po­raire de la ma­nière dont le sys­tème ner­veux or­ga­nise la per­cep­tion, l’at­ten­tion, les émo­tions, les si­gnaux cor­po­rels et le rap­port de l’in­di­vi­du à son propre moi.

Du point de vue de la com­pré­hen­sion in­tui­tive et quo­ti­dienne de la conscience, les états mo­di­fiés peuvent sem­bler ex­tra­or­di­naires ou in­ha­bi­tuels. Ce­pen­dant, la neu­ro­bio­lo­gie contem­po­raine offre un autre re­gard. Le cer­veau hu­main n’est pas un sys­tème figé doté d’un unique mode de fonc­tion­ne­ment op­ti­mal. Au contraire, l’une de ses pro­prié­tés les plus re­mar­quables est sa ca­pa­ci­té à mo­di­fier son or­ga­ni­sa­tion fonc­tion­nelle en fonc­tion des condi­tions bio­lo­giques, en­vi­ron­ne­men­tales et so­ciales du mo­ment.

Dès lors, la ques­tion prin­ci­pale n’est pas de sa­voir pour­quoi le cer­veau hu­main pro­duit par­fois des états mo­di­fiés de conscience, mais pour­quoi les pro­ces­sus évo­lu­tifs ont conduit à l’émer­gence d’un sys­tème ner­veux qui per­met de si vastes chan­ge­ments. Pour­quoi l’or­ga­nisme dis­pose-t-il de mé­ca­nismes ca­pables de mo­di­fier la per­cep­tion du temps, de l’es­pace, de la dou­leur, des sen­sa­tions cor­po­relles, des émo­tions ou du sen­ti­ment sub­jec­tif d’iden­ti­té ?

La ré­ponse est liée à la na­ture même de l’adap­ta­tion bio­lo­gique. L’évo­lu­tion ne fa­çonne pas les or­ga­nismes comme des ma­chines sta­tiques op­ti­mi­sées pour une seule si­tua­tion pré­cise. Les vi­vants doivent évo­luer dans des en­vi­ron­ne­ments en per­pé­tuel chan­ge­ment, em­preints d’in­cer­ti­tude, et qui exigent sou­vent des stra­té­gies de sur­vie dif­fé­rentes. L’or­ga­nisme n’a donc pas seule­ment be­soin de la ca­pa­ci­té de ré­agir ef­fi­ca­ce­ment ; il a éga­le­ment be­soin de la ca­pa­ci­té de mo­di­fier sa fa­çon de ré­agir.

Prin­cipe évo­lu­tif : Cette flexi­bi­li­té ne si­gni­fie pas que chaque état mo­di­fié de conscience spé­ci­fique consti­tue une adap­ta­tion dis­tincte, dé­ve­lop­pée à une fin pré­cise. Bien que nous ne connais­sions pas avec cer­ti­tude la fonc­tion évo­lu­tive exacte de nombre de ces états, on es­time que beau­coup de fa­cul­tés bio­lo­giques émergent plu­tôt comme des com­po­santes de pro­prié­tés sys­té­miques plus larges, avant d’être mo­bi­li­sées dans di­verses si­tua­tions. La ca­pa­ci­té d’ac­cé­der à des états mo­di­fiés de conscience n’est pas né­ces­sai­re­ment ap­pa­rue pour per­mettre à l’or­ga­nisme d’at­teindre des types d’ex­pé­riences par­ti­cu­liers, mais pro­ba­ble­ment parce que le sys­tème ner­veux a ac­quis une ap­ti­tude ex­tra­or­di­naire à ré­or­ga­ni­ser son or­ga­ni­sa­tion se­lon ce qui s’avère le plus ap­pro­prié à un ins­tant don­né.

L’évolution du système nerveux comme évolution de la flexibilité

Le cer­veau est l’un des or­ganes les plus éner­gi­vores du corps hu­main. Bien qu’il ne re­pré­sente qu’une frac­tion mi­nime de la masse cor­po­relle, il consomme une part consi­dé­rable des res­sources mé­ta­bo­liques. D’un point de vue évo­lu­tif, il est donc peu pro­bable que les vastes mé­ca­nismes ré­gu­la­teurs du sys­tème ner­veux per­sistent sans une si­gni­fi­ca­tion pro­fonde pour le fonc­tion­ne­ment de l’or­ga­nisme. Les don­nées ac­tuelles sug­gèrent plu­tôt que la ca­pa­ci­té du cer­veau à adap­ter son propre état fonc­tion­nel n’est pas un simple sous-pro­duit aléa­toire de l’ac­ti­vi­té neu­ro­nale. Elle re­flète vrai­sem­bla­ble­ment une pro­prié­té fon­da­men­tale du sys­tème ner­veux per­met­tant la ré­gu­la­tion adap­ta­tive du com­por­te­ment et des pro­ces­sus phy­sio­lo­giques. On sup­pose qu’elle dé­coule du prin­cipe de fonc­tion­ne­ment de base du sys­tème ner­veux : le be­soin d’ajus­ter en conti­nu le com­por­te­ment, l’at­ten­tion, les émo­tions et la ré­gu­la­tion cor­po­relle aux condi­tions pré­sentes.

Ce prin­cipe s’éloigne ra­di­ca­le­ment de la vi­sion d’un cer­veau conçu comme un dis­po­si­tif dont la seule tâche se­rait d’en­re­gis­trer pas­si­ve­ment et fi­dè­le­ment la réa­li­té en­vi­ron­nante. Les mo­dèles neu­ros­cien­ti­fiques contem­po­rains en­vi­sagent le cer­veau comme un sys­tème de ré­gu­la­tion ac­tif qui éva­lue en per­ma­nence l’état de l’or­ga­nisme, l’en­vi­ron­ne­ment et les si­tua­tions so­ciales. D’un point de vue bio­lo­gique, il n’est pas op­ti­mal de de­meu­rer en per­ma­nence dans le même pa­ra­mé­trage, car chaque si­tua­tion re­quiert un mode de trai­te­ment de l’in­for­ma­tion dif­fé­rent. Un or­ga­nisme confron­té à une me­nace im­mé­diate a be­soin d’une orien­ta­tion ra­pide, d’une haute sen­si­bi­li­té aux dan­gers et de la ca­pa­ci­té d’une ré­ac­tion phy­sique ins­tan­ta­née. En re­vanche, un or­ga­nisme pla­cé dans un en­vi­ron­ne­ment sûr peut al­louer ses res­sources tout au­tre­ment – pour l’ap­pren­tis­sage, le lien so­cial, la ré­gé­né­ra­tion, la créa­ti­vi­té ou la pla­ni­fi­ca­tion à long terme.

Au cours de cette éva­lua­tion, le cer­veau ne se contente pas de trai­ter la ques­tion « Que se passe-t-il en ce mo­ment ? », il ré­sout si­mul­ta­né­ment les in­ter­ro­ga­tions sui­vantes :

Ce prin­cipe est le fon­de­ment de la théo­rie du co­dage pré­dic­tif du sys­tème ner­veux. Se­lon ce mo­dèle, le cer­veau éla­bore constam­ment des mo­dèles du dé­ve­lop­pe­ment fu­tur des évé­ne­ments et les com­pare aux in­for­ma­tions en­trantes. Si les at­tentes et la réa­li­té concordent, l’or­ga­nisme peut fonc­tion­ner ef­fi­ca­ce­ment avec une exi­gence éner­gé­tique moindre. En re­vanche, en cas de di­ver­gence, il se pro­duit ce que l’on nomme une er­reur de pré­dic­tion.

Une er­reur de pré­dic­tion ne si­gni­fie pas que le cer­veau s’est sim­ple­ment trom­pé. Elle est consi­dé­rée comme l’un des mé­ca­nismes les plus es­sen­tiels de l’ap­pren­tis­sage et de l’adap­ta­tion. Elle in­dique au sys­tème ner­veux que son mo­dèle ac­tuel de la si­tua­tion n’est pas as­sez pré­cis et qu’il doit être ajus­té. Un or­ga­nisme ca­pable d’ex­ploi­ter les er­reurs de pré­dic­tion pour ac­tua­li­ser ses mo­dèles in­ternes ac­quiert la fa­cul­té de ré­agir plus promp­te­ment aux nou­velles condi­tions. C’est pré­ci­sé­ment cette ac­tua­li­sa­tion in­ces­sante qui ex­plique pro­ba­ble­ment pour­quoi le cer­veau hu­main n’est pas stric­te­ment confi­né à un seul mode de fonc­tion­ne­ment.

Le sys­tème ner­veux fonc­tionne vrai­sem­bla­ble­ment comme un ré­seau dy­na­mique de dif­fé­rents ré­gimes de ré­gu­la­tion. Ces ré­gimes ne sont pas hié­rar­chi­sés de telle sorte que l’un se­rait « cor­rect » et les autres in­fé­rieurs ; cha­cun re­pré­sente une confi­gu­ra­tion adap­ta­tive idoine pour des condi­tions don­nées.

Sous cet angle, les états mo­di­fiés de conscience peuvent être ap­pré­hen­dés comme des si­tua­tions où s’opère un chan­ge­ment tran­si­toire des prio­ri­tés entre les dif­fé­rents sys­tèmes. Cer­taines formes de trai­te­ment de l’in­for­ma­tion sont ac­cen­tuées tan­dis que d’autres perdent en re­lief. L’at­ten­tion peut se dé­pla­cer de l’en­vi­ron­ne­ment ex­terne vers les pro­ces­sus cor­po­rels in­ternes, le contrôle ana­ly­tique peut cé­der le pas au vécu di­rect, et les in­for­ma­tions so­ciales ou émo­tion­nelles peuvent ac­qué­rir un poids su­pé­rieur à ce­lui de l’éva­lua­tion cog­ni­tive or­di­naire.

Ce pro­ces­sus ne re­lève donc pas d’un dys­fonc­tion­ne­ment de la ré­gu­la­tion, mais consti­tue l’ex­pres­sion même de sa plas­ti­ci­té et de sa ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion.

Les états modifiés de conscience comme mécanisme adaptatif

Si l’on ad­met l’hy­po­thèse se­lon la­quelle l’avan­tage évo­lu­tif fon­da­men­tal du cer­veau hu­main ré­side dans son ap­ti­tude au chan­ge­ment adap­ta­tif, les états mo­di­fiés de conscience cessent d’ap­pa­raître comme des ex­cep­tions. L’ex­pé­rience sub­jec­tive naît de l’ar­ti­cu­la­tion de nom­breux pro­ces­sus pa­ral­lèles in­cluant la per­cep­tion sen­so­rielle, la ré­gu­la­tion cor­po­relle, l’éva­lua­tion émo­tion­nelle, la mé­moire, l’at­ten­tion, la mo­ti­va­tion ain­si que la ca­pa­ci­té à fa­çon­ner un mo­dèle de soi. L’état de conscience or­di­naire ne re­pré­sente qu’une confi­gu­ra­tion spé­ci­fique par­mi d’autres de ces sys­tèmes.

La neu­ros­ciences mo­derne dé­laisse par consé­quent de plus en plus l’idée d’une conscience conçue comme un état sta­tique pour pen­cher vers l’hy­po­thèse d’un pro­ces­sus dy­na­mique émer­geant de l’ac­ti­vi­té co­or­don­née de vastes ré­seaux neu­ro­naux. La mo­di­fi­ca­tion de la conscience ne tra­duit donc pas né­ces­sai­re­ment une al­té­ra­tion de la fonc­tion cé­ré­brale, mais un chan­ge­ment dans la ma­nière dont les dif­fé­rents sys­tèmes co­opèrent.

L’un des prin­cipes clés de cette ré­or­ga­ni­sa­tion ré­side dans la ré­al­lo­ca­tion de l’at­ten­tion. L’at­ten­tion consti­tue une res­source bio­lo­gique li­mi­tée. Sa sé­lec­ti­vi­té est vi­tale : dans un en­vi­ron­ne­ment sa­tu­ré d’in­for­ma­tions, l’or­ga­nisme doit sans cesse dé­ci­der à quels sti­mu­li consa­crer de l’éner­gie et les­quels igno­rer. Qu’il s’agisse d’un chas­seur sui­vant la piste d’un ani­mal, d’un pa­rent ré­agis­sant aux si­gnaux d’un en­fant, d’un ath­lète en plein ef­fort ou d’une per­sonne en si­tua­tion de crise, le prin­cipe est ana­logue : le sys­tème ner­veux met tem­po­rai­re­ment en va­leur une por­tion de la réa­li­té tout en oc­cul­tant les in­for­ma­tions non prio­ri­taires à cet ins­tant pré­cis.

Les états mo­di­fiés de conscience im­pliquent fré­quem­ment une telle mo­di­fi­ca­tion spec­ta­cu­laire de la dis­tri­bu­tion at­ten­tion­nelle. La sur­veillance glo­bale de l’en­vi­ron­ne­ment peut être sup­plan­tée par une fo­ca­li­sa­tion in­tense sur les sen­sa­tions cor­po­relles in­ternes, l’état émo­tion­nel ou le dé­rou­le­ment de l’ac­tion elle-même.

Re­marque : Le ta­bleau sui­vant doit être lu comme un en­semble d’hy­po­thèses théo­riques dé­ri­vées prin­ci­pa­le­ment de re­cherches me­nées sur d’autres états bien do­cu­men­tés (mé­di­ta­tion, dou­leur, lien so­cial, som­meil) et ap­pli­quées à un spectre plus large de phé­no­mènes – pour nombre d’entre eux (en par­ti­cu­lier le sub­space, la transe hyp­no­tique ou la transe col­lec­tive), les don­nées de neu­ro-ima­ge­rie di­recte font pra­ti­que­ment dé­faut :

Phé­no­mèneHy­po­thèse neu­ro­bio­lo­giqueMa­ni­fes­ta­tion sub­jec­tive
État de FlowOp­ti­mi­sa­tion du rap­port entre com­pé­tences au­to­ma­ti­sées, ré­tro­ac­tion cor­po­relle et hy­po­fron­ta­li­té tran­si­toire (at­té­nua­tion du contrôle cog­ni­tif per­tur­ba­teur).Per­cep­tion al­té­rée du temps, di­mi­nu­tion de l’ef­fort conscient, concen­tra­tion ab­so­lue sur le pro­ces­sus pré­sent.
Hy­per­fo­cus (TDAH / Au­tisme)Dys­ré­gu­la­tion du sys­tème do­pa­mi­ner­gique en­traî­nant une ca­pa­ci­té li­mi­tée à com­mu­ter flui­de­ment l’at­ten­tion ; lors d’une forte sti­mu­la­tion, le cer­veau al­loue une vaste part de ses res­sources à un point unique.Perte de la no­tion du temps, omis­sion des be­soins cor­po­rels (faim, fa­tigue), dé­con­nexion pro­non­cée d’avec l’en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat.
États mé­di­ta­tifsCa­pa­ci­té du cer­veau à mo­di­fier son mode d’at­tri­bu­tion de la si­gni­fi­ca­tion aux sti­mu­li in­ternes ; at­té­nua­tion de la ré­ac­tion aux dis­trac­teurs et baisse de l’ac­ti­vi­té du ré­seau du mode par dé­faut (De­fault Mode Net­work ou DMN) ob­ser­vée dans cer­taines études.Les pen­sées et les si­gnaux cor­po­rels sont ob­ser­vés sans né­ces­si­té d’y ré­agir im­mé­dia­te­ment ; sen­ti­ment de dis­tance in­té­rieure et de calme.
Ima­gi­na­tion ac­tive / Vi­sua­li­sa­tion pro­fondeMo­du­la­tion consciente de l’at­ten­tion vi­sant à ren­for­cer l’ap­pa­reil d’ima­ge­rie in­terne tout en in­hi­bant par­tiel­le­ment les ré­ac­tions aux sti­mu­li sen­so­riels ex­ternes.Les pay­sages in­té­rieurs gagnent en vi­va­ci­té et en au­to­no­mie ; le monde ex­té­rieur s’ef­face à l’ar­rière-plan sans perte de contrôle conscient.
Sub­space / Rig­ger-trance / Transe BDSMHy­po­thèse dé­ri­vée des re­cherches sur la dou­leur, le lien so­cial et la mé­di­ta­tion (les don­nées di­rectes is­sues du contexte du sub­space font pour l’ins­tant qua­si-to­ta­le­ment dé­faut) : mo­du­la­tion du sys­tème ner­veux au­to­nome vers une do­mi­nance va­gale, par­ti­ci­pa­tion pos­sible d’opioïdes en­do­gènes, d’oxy­to­cine et de do­pa­mine, et at­té­nua­tion d’une par­tie du cor­tex pré­fron­tal.Pro­fond sen­ti­ment de sé­cu­ri­té et d’aban­don, anal­gé­sie sou­vent pro­non­cée (sup­pres­sion de la dou­leur), fo­ca­li­sa­tion de la per­cep­tion sur le tou­cher/la pres­sion pré­sent, sen­sa­tion de temps ra­len­ti.
Co-ré­gu­la­tion pro­fonde / Em­pa­thieSyn­chro­ni­sa­tion des sys­tèmes ner­veux au­to­nomes de deux in­di­vi­dus (via le nerf vague ven­tral, les neu­rones mi­roirs, la mi­cro­mi­mique et le ton de la voix).Apai­se­ment du mo­no­logue in­té­rieur, sen­ti­ment éle­vé de sé­cu­ri­té, im­pres­sion d’une pro­fonde in­ter­com­pré­hen­sion sans be­soin de mots.
ASMR / Ab­sorp­tion par le tou­cherAc­ti­va­tion des fibres C-tac­tiles non myé­li­ni­sées ré­agis­sant aux ef­fleu­re­ments ou à des sons spé­ci­fiques ; rôle sup­po­sé de l’oxy­to­cin et baisse de la fré­quence car­diaque.In­tenses fris­sons cor­po­rels agréables, at­té­nua­tion du mo­no­logue in­té­rieur, tran­si­tion vers un état de lé­gè­re­té pas­sive et pro­fonde.
Seuil de dou­leur in­tense (Anal­gé­sie in­duite par le stress)Li­bé­ra­tion d’opioïdes en­do­gènes et d’en­do­can­na­bi­noïdes en ré­ponse au stress ; at­té­nua­tion des si­gnaux no­ci­cep­tifs au ni­veau de la moelle épi­nière et du tha­la­mus.Point de sou­la­ge­ment cri­tique : la dou­leur se mue en une pres­sion sourde, loin­taine ou s’at­té­nue consi­dé­ra­ble­ment ; un calme in­té­rieur s’ins­talle, l’at­ten­tion se res­serre sur la res­pi­ra­tion.
Ef­fort phy­sique ex­trême (Run­ner’s High)Ac­cu­mu­la­tion d’en­do­can­na­bi­noïdes et d’en­dor­phines as­so­ciée à une in­hi­bi­tion sé­lec­tive des centres cog­ni­tifs su­pé­rieurs au pro­fit de la ré­gu­la­tion cor­po­relle de base et de la mo­tri­ci­té.At­té­nua­tion du « cri­tique in­té­rieur », sim­pli­fi­ca­tion de la per­cep­tion ré­duite au rythme du souffle et des pas, sen­ti­ment de lé­gè­re­té et élé­va­tion du seuil de to­lé­rance à l’in­con­fort.
Choc ther­mique ex­trême (Sau­na / Bain froid)Ac­ti­va­tion sym­pa­thique pro­non­cée sui­vie d’une tran­si­tion vers une do­mi­nance pa­ra­sym­pa­thique après la ces­sa­tion du sti­mu­lus (ef­fet dit de re­bond va­gal).Res­tric­tion de l’at­ten­tion ex­clu­si­ve­ment orien­tée vers la sur­vie phy­sique / la res­pi­ra­tion, sui­vie d’un net apai­se­ment cor­po­rel et men­tal.
Transe hyp­no­tiqueConnec­ti­vi­té fonc­tion­nelle ac­crue entre le ré­seau at­ten­tion­nel exé­cu­tif et l’in­su­la (sen­sa­tions cor­po­relles) cou­plée à un af­fai­blis­se­ment de l’au­to­ré­flexion or­di­naire.Ré­cep­ti­vi­té ac­crue aux sug­ges­tions, ca­pa­ci­té à sup­pri­mer la per­cep­tion de la dou­leur (hyp­noa­nal­gé­sie) ou à fil­trer par­tiel­le­ment le bruit am­biant.
Pri­va­tion sen­so­rielle (Cais­sons d’iso­la­tion)Di­mi­nu­tion dras­tique des sti­mu­li ex­ternes condui­sant le cer­veau à s’en re­mettre da­van­tage aux pro­jec­tions in­ternes et à l’ac­ti­vi­té cor­ti­cale spon­ta­née.Émer­gence d’ima­gi­na­tions in­té­rieures vi­vaces, voire d’hal­lu­ci­na­tions chez cer­taines per­sonnes, re­laxa­tion cor­po­relle pro­fonde et es­tom­page des fron­tières phy­siques per­son­nelles.
États d’ad­mi­ra­tion / Émer­veille­ment (State of Awe)Ef­fon­dre­ment sou­dain des sché­mas men­taux exis­tants lors de la confron­ta­tion avec un ob­jet in­so­lite ou im­mense ; at­té­nua­tion pré­su­mée du DMN et ré­ac­tion au ni­veau de l’amyg­dale.Sen­ti­ment d’un « pe­tit soi » (di­mi­nu­tion du sen­ti­ment d’im­por­tance per­son­nelle), dé­pla­ce­ment de l’at­ten­tion du mo­no­logue in­té­rieur vers l’ob­jet ex­terne, sou­vent as­sor­ti de fris­sons le long de la co­lonne ver­té­brale.
Ab­sorp­tion pro­fonde dans l’artForte mo­bi­li­sa­tion du ré­seau de saillance (Sa­lience Net­work) conju­guée à l’at­té­nua­tion des aires de pla­ni­fi­ca­tion et de la mo­tri­ci­té.Im­mer­sion to­tale dans l’œuvre, mise en re­trait tem­po­raire de la per­cep­tion du corps propre et de l’es­pace en­vi­ron­nant, ré­so­nance émo­tion­nelle in­tense.
Transe ryth­mique et in­duite par la danseEn­traî­ne­ment (en­train­ment ou syn­chro­ni­sa­tion) des ondes cé­ré­brales sur un rythme ex­té­rieur (per­cus­sions, basses fré­quences), po­ten­tia­li­sé par une lé­gère hy­per­ven­ti­la­tion et la fa­tigue.Sen­ti­ment de fu­sion avec le col­lec­tif ou la mu­sique, mou­ve­ment au­to­ma­ti­sé ac­com­pli sans ef­fort conscient, mise en veille de la pen­sée ana­ly­tique.
Eu­pho­rie col­lec­tive / Transe de fouleSe­lon les hy­po­thèses de la neu­ros­ciences so­ciale : neu­rones mi­roirs et si­gnaux émo­tion­nels par­ta­gés au sein du groupe ; di­lu­tion pos­sible du sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle par bas­cu­le­ment de l’at­ten­tion vers le groupe.Sen­sa­tion de fu­sion avec la foule (concert, match, ri­tuel), sen­ti­ment de puis­sance par­ta­gée, af­fai­blis­se­ment de l’in­di­vi­dua­li­té propre et du contrôle de soi.
Rêve lu­cideAc­ti­va­tion hy­bride in­ha­bi­tuelle du cor­tex pré­fron­tal (prise de conscience de soi) du­rant la phase de som­meil pa­ra­doxal (REM).Prise de conscience du fait que l’on rêve, as­sor­tie de la fa­cul­té de pi­lo­ter consciem­ment le scé­na­rio oni­rique et de di­ri­ger son at­ten­tion au sein du monde du rêve.
Pri­va­tion de som­meilEf­fon­dre­ment pro­gres­sif de l’at­ten­tion sou­te­nue et ap­pa­ri­tion de mi­cro-som­meils (som­meil lo­ca­li­sé dans cer­taines zones du cor­tex).Épi­sodes de rup­ture de ré­ac­ti­vi­té à l’en­vi­ron­ne­ment, « blo­cages » in­té­rieurs, vi­sion tu­bu­laire et, en cas de pri­va­tion pro­lon­gée, émer­gence d’illu­sions ou de dé­lires.
États dis­so­cia­tifs (Trau­ma­tisme / Sur­charge)In­té­gra­tion per­tur­bée des fonc­tions per­cep­tives et cog­ni­tives ; mo­du­la­tion af­fai­blie entre l’in­su­la, l’amyg­dale et le cor­tex pré­fron­tal.Im­pres­sion d’ob­ser­ver son propre corps de l’ex­té­rieur (dé­per­son­na­li­sa­tion) ou sen­ti­ment que le monde en­vi­ron­nant n’est pas réel (dé­réa­li­sa­tion) ; les émo­tions pa­raissent dé­con­nec­tées.
Com­bu ou fuite (Mode sur­vie / Fight or Flight)Hy­per­ac­ti­va­tion de l’amyg­dale, dé­charge d’adré­na­line et de cor­ti­sol ; li­mi­ta­tion pro­vi­soire de l’ac­ti­vi­té des centres cog­ni­tifs su­pé­rieurs.Vi­sion tu­bu­laire, sen­si­bi­li­té émous­sée aux sons non per­ti­nents, trai­te­ment ac­cé­lé­ré des sti­mu­li vi­suels clés, sen­sa­tion de temps ra­len­ti.
Ex­pé­rience psy­ché­dé­liqueBaisse de l’ac­ti­vi­té du ré­seau du mode par dé­faut (DMN) et connec­ti­vi­té ac­crue entre des zones cé­ré­brales par ailleurs moins in­ter­con­nec­tées (via les ré­cep­teurs 5-HT2A).As­sou­plis­se­ment du sen­ti­ment d’un moi ri­gide, sy­nes­thé­sie (ex. : per­cep­tion des sons en tant que cou­leurs), ef­fa­ce­ment de la fron­tière entre le « soi » et le monde ex­té­rieur, mo­di­fi­ca­tion de la si­gni­fi­ca­tion per­çue des choses.
Anes­thé­siques dis­so­cia­tifs (Ké­ta­mine, etc.)An­ta­go­nisme des ré­cep­teurs NMDA, al­té­rant le flux des si­gnaux entre le cor­tex et les struc­tures sous-cor­ti­cales (tha­la­mus).Im­pres­sion d’une dis­so­cia­tion de l’es­prit et du corps, « lé­vi­ta­tion » dans le vide, al­té­ra­tion de la per­cep­tion de l’es­pace phy­sique et de l’iden­ti­té propre.
États dé­li­rantsDés­équi­libre pro­non­cé des neu­ro­trans­met­teurs (no­tam­ment l’acé­tyl­cho­line et la do­pa­mine) condui­sant à une per­tur­ba­tion de l’in­té­gra­tion des ré­seaux.Dif­fi­cul­té à main­te­nir le fil de la pen­sée, peine à dis­tin­guer les hal­lu­ci­na­tions in­ternes de la réa­li­té ex­té­rieure, vo­la­ti­li­té ex­trême de l’at­ten­tion.

D’une pers­pec­tive évo­lu­tive, c’est pré­ci­sé­ment cette fa­cul­té à mo­du­ler le rap­port entre le contrôle cog­ni­tif et l’ou­ver­ture à l’ex­pé­rience qui re­vêt une im­por­tance ca­pi­tale. Dans un en­vi­ron­ne­ment où il est im­pé­ra­tif d’ana­ly­ser ra­pi­de­ment les risques et de pla­ni­fier l’ave­nir, un de­gré éle­vé de contrôle s’avère avan­ta­geux. En re­vanche, dans un mi­lieu sé­cu­ri­sant, il peut s’avé­rer plus adap­ta­tif – se­lon nos es­ti­ma­tions – de s’au­to­ri­ser une sen­si­bi­li­té ac­crue aux si­gnaux cor­po­rels, aux émo­tions et aux in­for­ma­tions d’ordre so­cial.

Régulation sociale, sécurité et importance des états relationnels

Le cer­veau hu­main pré­sente des ca­rac­té­ris­tiques pro­fon­dé­ment re­la­tion­nelles. Une part si­gni­fi­ca­tive de son dé­ve­lop­pe­ment s’est dé­rou­lée au sein de groupes so­ciaux, où la sur­vie de l’in­di­vi­du ne dé­pen­dait pas uni­que­ment d’une ré­ac­tion iso­lée face à des sti­mu­li phy­siques, mais avant tout de son ap­ti­tude à tis­ser des liens stables, à co­opé­rer et à ré­gu­ler mu­tuel­le­ment ses états in­ternes.

L’être hu­main a dé­ve­lop­pé une ca­pa­ci­té ex­cep­tion­nel­le­ment puis­sante à uti­li­ser la pré­sence d’au­trui comme source de ré­gu­la­tion bio­lo­gique. Ce mé­ca­nisme s’avère cru­cial dès la nais­sance. Le sys­tème ner­veux du nour­ris­son est in­ca­pable de sta­bi­li­ser de ma­nière au­to­nome ses propres pro­ces­sus (tem­pé­ra­ture, ré­ac­tions de stress, ten­sion émo­tion­nelle) ; il s’apaise en ré­agis­sant aux si­gnaux so­ciaux de la per­sonne qui en prend soin – le ton de la voix, le tou­cher, la mi­mique et la cha­leur cor­po­relle. Pour le cer­veau en dé­ve­lop­pe­ment, ces in­for­ma­tions consti­tuent ma­ni­fes­te­ment des si­gnaux bio­lo­giques di­rects at­tes­tant de la sé­cu­ri­té de l’en­vi­ron­ne­ment.

À l’âge adulte, ce mé­ca­nisme ne dis­pa­raît pas ; il gagne sim­ple­ment en com­plexi­té. Nous qua­li­fions ce pro­ces­sus de co-ré­gu­la­tion so­ciale ou re­la­tion­nelle. Il ne s’agit pas pour un in­di­vi­du de com­man­der di­rec­te­ment au sys­tème ner­veux d’un autre ; il est plus exact d’y voir un échange per­ma­nent d’in­for­ma­tions bio­lo­giques, par le­quel le sys­tème ner­veux d’une per­sonne four­nit à l’autre des si­gnaux lui per­met­tant d’ajus­ter son propre état. Pour une es­pèce dont la sur­vie re­pose sur la co­opé­ra­tion, la fa­cul­té d’ins­tau­rer ra­pi­de­ment la confiance et d’apai­ser la ten­sion au sein du groupe re­pré­sente un avan­tage évo­lu­tif co­los­sal.

C’est ici qu’ap­pa­raît la di­ver­gence fon­da­men­tale entre l’in­ten­si­té d’une ex­pé­rience phy­sique et son in­ter­pré­ta­tion bio­lo­gique. Le sys­tème ner­veux ne ré­agit pas seule­ment à la force mé­ca­nique d’un sti­mu­lus, il en éva­lue in­las­sa­ble­ment la si­gni­fi­ca­tion dans un contexte plus large. Ce prin­cipe s’illustre clai­re­ment à tra­vers l’exemple de la dou­leur :

Le cer­veau ne se contente pas de de­man­der : « Quelle est l’in­ten­si­té de ce si­gnal pro­ve­nant des ré­cep­teurs ? » Il s’in­ter­roge si­mul­ta­né­ment : « Que si­gni­fie ce si­gnal dans ce contexte et com­ment dois-je y ré­pondre ? »

Le sys­tème ner­veux éla­bore l’ex­pé­rience com­plexe de la dou­leur en com­bi­nant in­for­ma­tions sen­so­rielles, at­tentes, état émo­tion­nel et contexte pré­sent. C’est pour­quoi un ath­lète ache­vant un ef­fort exi­geant, une par­tu­riente lors de l’ac­cou­che­ment ou une per­sonne s’en­ga­geant consciem­ment dans un pro­ces­sus in­tense per­çoivent les si­gnaux cor­po­rels d’une ma­nière ra­di­ca­le­ment dif­fé­rente d’un in­di­vi­du su­bis­sant une bles­sure sou­daine et in­opi­née.

Grâce à cette fa­cul­té d’in­ter­pré­ta­tion, l’homme peut tra­ver­ser des épreuves phy­siques éprou­vantes sans qu’un si­gnal fort n’en­clenche au­to­ma­ti­que­ment une ré­ac­tion de dé­fense ou de stress. Si l’or­ga­nisme éva­lue que l’en­vi­ron­ne­ment et la re­la­tion sont sûrs, il peut li­bé­rer des res­sources qu’il au­rait par ailleurs al­louées à la dé­fense et au contrôle. Les si­gnaux cor­po­rels peuvent alors être in­té­grés sans être in­ter­pré­tés comme une me­nace, ce qui, se­lon nos es­ti­ma­tions ac­tuelles, ouvre la voie à l’émer­gence d’états mo­di­fiés de conscience pro­fonds.

L’intimité partenariale comme contexte naturel des états modifiés

L’in­ti­mi­té au sein du couple consti­tue l’un des cadres les plus pro­bants où se conjuguent les mé­ca­nismes de la ré­gu­la­tion so­ciale, du vécu cor­po­rel et du pa­ra­mé­trage mo­di­fié du sys­tème ner­veux. Dans un es­pace re­la­tion­nel sé­cu­ri­sant, on as­siste à un ré­ajus­te­ment na­tu­rel des prio­ri­tés : l’at­ten­tion se dé­tourne de la sur­veillance des risques ex­té­rieurs pour se por­ter vers une per­cep­tion af­fi­née du corps, des émo­tions et de la com­mu­ni­ca­tion non ver­bale.

Si nous com­pre­nons in­tel­lec­tuel­le­ment qu’un de­gré éle­vé de contrôle cog­ni­tif est in­dis­pen­sable au fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien (il nous per­met de pla­ni­fier, de tran­cher et de pré­ser­ver nos li­mites), il s’avère en re­vanche adap­ta­tif de le re­lâ­cher tem­po­rai­re­ment dans un contexte in­time et sûr. Cet état ne sau­rait être as­si­mi­lé à de la pas­si­vi­té ou à une perte d’au­to­no­mie ; nous po­sons au contraire l’hy­po­thèse qu’il exige une ré­gu­la­tion in­cons­ciente d’une ex­trême pré­ci­sion. Le sys­tème ner­veux doit vé­ri­fier sans dis­con­ti­nuer si le par­te­naire de­meure digne de confiance, si les fron­tières sont res­pec­tées et si l’en­vi­ron­ne­ment est pré­ser­vé. L’ou­ver­ture à l’ex­pé­rience in­tense re­pose très pro­ba­ble­ment pour l’es­sen­tiel sur cette éva­lua­tion conti­nue de la sé­cu­ri­té.

D’un point de vue neu­ro­bio­lo­gique, l’in­ti­mi­té re­lie plu­sieurs sys­tèmes d’ori­gine phy­lo­gé­né­tique an­cienne : le lien so­cial, le cir­cuit de la ré­com­pense, la ré­gu­la­tion du stress et l’ap­pren­tis­sage. Les ex­pé­riences in­tenses y re­vêtent une por­tée consi­dé­rable, car elles im­briquent si­mul­ta­né­ment de mul­tiples strates de trai­te­ment – cor­po­relle, émo­tion­nelle, so­ciale et cog­ni­tive.

Nous ne pou­vons qu’émettre des conjec­tures et es­ti­mer la ma­nière exacte dont le sys­tème ner­veux ar­chive ces vé­cus, mais les théo­ries ac­tuelles sug­gèrent qu’il les met à pro­fit pour ac­tua­li­ser ses mo­dèles du monde. Lors­qu’un in­di­vi­du constate de ma­nière ré­pé­tée que l’ou­ver­ture, la vul­né­ra­bi­li­té ou l’ex­pé­rience cor­po­relle in­tense peuvent s’ac­com­plir sans dan­ger dans un cadre res­pec­tueux, il se pro­duit une mise à jour pro­gres­sive de ses mo­dèles pré­dic­tifs in­ternes ain­si que, vrai­sem­bla­ble­ment, des mo­di­fi­ca­tions de la plas­ti­ci­té sy­nap­tique sus­cep­tibles de se tra­duire par une trans­for­ma­tion à long terme de sa ma­nière de trai­ter des si­tua­tions si­mi­laires. L’ap­pren­tis­sage ne s’opère en ef­fet pas uni­que­ment par la ra­tio­na­li­té, mais par le vécu de l’or­ga­nisme tout en­tier.

États modifiés de conscience, neuroplasticité et apprentissage

Du point de vue de la sur­vie, l’or­ga­nisme ne ti­re­rait au­cun pro­fit à vivre des ex­pé­riences de ma­nière pu­re­ment in­tense s’il était in­ca­pable d’en mo­di­fier ses com­por­te­ments fu­turs. L’une des pro­prié­tés ma­jeures du sys­tème ner­veux ré­side par consé­quent dans la neu­ro­plas­ti­ci­té – la fa­cul­té du cer­veau de mo­di­fier sa propre struc­ture et son or­ga­ni­sa­tion fonc­tion­nelle à la lu­mière de l’ex­pé­rience.

Tou­te­fois, le cer­veau n’ap­prend pas de la même ma­nière dans toutes les si­tua­tions. S’il de­vait ar­chi­ver du­ra­ble­ment chaque sti­mu­lus or­di­naire, il se trou­ve­rait sub­mer­gé. La stra­té­gie la plus avan­ta­geuse sur le plan évo­lu­tif est celle de l’ap­pren­tis­sage sé­lec­tif. Les si­tua­tions as­sor­ties d’un de­gré éle­vé de si­gni­fi­ca­tion, d’in­ten­si­té ou de sur­prise ac­tivent des mé­ca­nismes qui ac­croissent vrai­sem­bla­ble­ment la pro­ba­bi­li­té de leur ins­crip­tion à long terme dans le ré­seau neu­ro­nal.

C’est ici qu’in­ter­viennent à nou­veau le trai­te­ment pré­dic­tif et l’er­reur de pré­dic­tion. Lors­qu’une si­tua­tion vient per­tur­ber de fond en comble nos at­tentes préa­lables, une er­reur de pré­dic­tion mar­quée fait sur­face. On sup­pose que le sys­tème ner­veux la qua­li­fie de po­ten­tiel­le­ment cru­ciale et lui al­loue une plas­ti­ci­té ac­crue afin d’ajus­ter ses mo­dèles in­ternes de la réa­li­té pour l’ave­nir.

La nuance dé­ci­sive ré­side tou­te­fois, une fois en­core, dans le contexte – non pas au sens où l’or­ga­nisme en si­tua­tion de dé­tresse n’ap­pren­drait point, mais quant au type d’ap­pren­tis­sage fa­vo­ri­sé par le­dit contexte :

Si une per­sonne nour­rit par exemple l’at­tente pro­lon­gée que la vul­né­ra­bi­li­té ou la perte de contrôle équi­valent sys­té­ma­ti­que­ment au dan­ger, et qu’elle fait l’ex­pé­rience ré­pé­tée dans un cadre no­va­teur qu’un aban­don pro­fond et une sen­sa­tion cor­po­relle in­tense se dé­roulent de ma­nière sûre et pré­vi­sible, cette at­tente est sus­cep­tible de se mo­di­fier. Il ne s’agit point là d’un simple « écra­se­ment » ou d’une ef­fa­ce­ment de la pré­dic­tion an­cienne – la ré­ac­tion ini­tia­le­ment ap­prise peut per­sis­ter aux cô­tés de la nou­velle an­ti­ci­pa­tion en train d’émer­ger, et celle qui pré­vau­dra dans une si­tua­tion don­née dé­pen­dra du contexte, du ni­veau de stress et d’autres pa­ra­mètres. Il est par consé­quent plus ri­gou­reux d’évo­quer l’émer­gence d’une at­tente nou­velle et concur­rente ou l’at­té­nua­tion de la pro­ba­bi­li­té de l’an­cienne ré­ac­tion plu­tôt qu’une ré­écri­ture in­té­grale.

Les états mo­di­fiés de conscience consti­tuent une confi­gu­ra­tion où ces pro­ces­sus sont sus­cep­tibles de s’en­clen­cher avec une acui­té par­ti­cu­lière. Sous l’ef­fet d’une at­ten­tion al­té­rée et d’une per­ti­nence émo­tion­nelle éle­vée, le cer­veau traite les in­for­ma­tions avec une sen­si­bi­li­té ex­tra­or­di­naire, ce qui peut – sous des aus­pices fa­vo­rables – au­to­ri­ser une pro­fonde ré­or­ga­ni­sa­tion des mo­dèles in­ternes de l’or­ga­nisme.