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Signification évolutive des états modifiés de conscience

De la nécessité de la flexibilité du système nerveux et des questions connexes

 · 21 min de lecture

Introduction

La capacité du cerveau humain à entrer dans des états modifiés de conscience compte parmi les manifestations les plus marquantes de la flexibilité du système nerveux. Tout au long de l’histoire humaine, ces états apparaissent sous de multiples formes et dans des contextes culturels variés – lors de rituels religieux, de méditations, de danses, de chants, d’accouchements, d’efforts physiques intenses, de profonde proximité interpersonnelle, dans des situations de crise ou lors de formes spécifiques d’expériences corporelles. Bien que ces états puissent être subjectivement très différents, leur trait commun est une modification temporaire de la manière dont le système nerveux organise la perception, l’attention, les émotions, les signaux corporels et le rapport de l’individu à son propre moi.

Du point de vue de la compréhension intuitive et quotidienne de la conscience, les états modifiés peuvent sembler extraordinaires ou inhabituels. Cependant, la neurobiologie contemporaine offre un autre regard. Le cerveau humain n’est pas un système figé doté d’un unique mode de fonctionnement optimal. Au contraire, l’une de ses propriétés les plus remarquables est sa capacité à modifier son organisation fonctionnelle en fonction des conditions biologiques, environnementales et sociales du moment.

Dès lors, la question principale n’est pas de savoir pourquoi le cerveau humain produit parfois des états modifiés de conscience, mais pourquoi les processus évolutifs ont conduit à l’émergence d’un système nerveux qui permet de si vastes changements. Pourquoi l’organisme dispose-t-il de mécanismes capables de modifier la perception du temps, de l’espace, de la douleur, des sensations corporelles, des émotions ou du sentiment subjectif d’identité ?

La réponse est liée à la nature même de l’adaptation biologique. L’évolution ne façonne pas les organismes comme des machines statiques optimisées pour une seule situation précise. Les vivants doivent évoluer dans des environnements en perpétuel changement, empreints d’incertitude, et qui exigent souvent des stratégies de survie différentes. L’organisme n’a donc pas seulement besoin de la capacité de réagir efficacement ; il a également besoin de la capacité de modifier sa façon de réagir.

Principe évolutif : Cette flexibilité ne signifie pas que chaque état modifié de conscience spécifique constitue une adaptation distincte, développée à une fin précise. Bien que nous ne connaissions pas avec certitude la fonction évolutive exacte de nombre de ces états, on estime que beaucoup de facultés biologiques émergent plutôt comme des composantes de propriétés systémiques plus larges, avant d’être mobilisées dans diverses situations. La capacité d’accéder à des états modifiés de conscience n’est pas nécessairement apparue pour permettre à l’organisme d’atteindre des types d’expériences particuliers, mais probablement parce que le système nerveux a acquis une aptitude extraordinaire à réorganiser son organisation selon ce qui s’avère le plus approprié à un instant donné.

L’évolution du système nerveux comme évolution de la flexibilité

Le cerveau est l’un des organes les plus énergivores du corps humain. Bien qu’il ne représente qu’une fraction minime de la masse corporelle, il consomme une part considérable des ressources métaboliques. D’un point de vue évolutif, il est donc peu probable que les vastes mécanismes régulateurs du système nerveux persistent sans une signification profonde pour le fonctionnement de l’organisme. Les données actuelles suggèrent plutôt que la capacité du cerveau à adapter son propre état fonctionnel n’est pas un simple sous-produit aléatoire de l’activité neuronale. Elle reflète vraisemblablement une propriété fondamentale du système nerveux permettant la régulation adaptative du comportement et des processus physiologiques. On suppose qu’elle découle du principe de fonctionnement de base du système nerveux : le besoin d’ajuster en continu le comportement, l’attention, les émotions et la régulation corporelle aux conditions présentes.

Ce principe s’éloigne radicalement de la vision d’un cerveau conçu comme un dispositif dont la seule tâche serait d’enregistrer passivement et fidèlement la réalité environnante. Les modèles neuroscientifiques contemporains envisagent le cerveau comme un système de régulation actif qui évalue en permanence l’état de l’organisme, l’environnement et les situations sociales. D’un point de vue biologique, il n’est pas optimal de demeurer en permanence dans le même paramétrage, car chaque situation requiert un mode de traitement de l’information différent. Un organisme confronté à une menace immédiate a besoin d’une orientation rapide, d’une haute sensibilité aux dangers et de la capacité d’une réaction physique instantanée. En revanche, un organisme placé dans un environnement sûr peut allouer ses ressources tout autrement – pour l’apprentissage, le lien social, la régénération, la créativité ou la planification à long terme.

Au cours de cette évaluation, le cerveau ne se contente pas de traiter la question « Que se passe-t-il en ce moment ? », il résout simultanément les interrogations suivantes :

Ce principe est le fondement de la théorie du codage prédictif du système nerveux. Selon ce modèle, le cerveau élabore constamment des modèles du développement futur des événements et les compare aux informations entrantes. Si les attentes et la réalité concordent, l’organisme peut fonctionner efficacement avec une exigence énergétique moindre. En revanche, en cas de divergence, il se produit ce que l’on nomme une erreur de prédiction.

Une erreur de prédiction ne signifie pas que le cerveau s’est simplement trompé. Elle est considérée comme l’un des mécanismes les plus essentiels de l’apprentissage et de l’adaptation. Elle indique au système nerveux que son modèle actuel de la situation n’est pas assez précis et qu’il doit être ajusté. Un organisme capable d’exploiter les erreurs de prédiction pour actualiser ses modèles internes acquiert la faculté de réagir plus promptement aux nouvelles conditions. C’est précisément cette actualisation incessante qui explique probablement pourquoi le cerveau humain n’est pas strictement confiné à un seul mode de fonctionnement.

Le système nerveux fonctionne vraisemblablement comme un réseau dynamique de différents régimes de régulation. Ces régimes ne sont pas hiérarchisés de telle sorte que l’un serait « correct » et les autres inférieurs ; chacun représente une configuration adaptative idoine pour des conditions données.

Sous cet angle, les états modifiés de conscience peuvent être appréhendés comme des situations où s’opère un changement transitoire des priorités entre les différents systèmes. Certaines formes de traitement de l’information sont accentuées tandis que d’autres perdent en relief. L’attention peut se déplacer de l’environnement externe vers les processus corporels internes, le contrôle analytique peut céder le pas au vécu direct, et les informations sociales ou émotionnelles peuvent acquérir un poids supérieur à celui de l’évaluation cognitive ordinaire.

Ce processus ne relève donc pas d’un dysfonctionnement de la régulation, mais constitue l’expression même de sa plasticité et de sa capacité d’adaptation.

Les états modifiés de conscience comme mécanisme adaptatif

Si l’on admet l’hypothèse selon laquelle l’avantage évolutif fondamental du cerveau humain réside dans son aptitude au changement adaptatif, les états modifiés de conscience cessent d’apparaître comme des exceptions. L’expérience subjective naît de l’articulation de nombreux processus parallèles incluant la perception sensorielle, la régulation corporelle, l’évaluation émotionnelle, la mémoire, l’attention, la motivation ainsi que la capacité à façonner un modèle de soi. L’état de conscience ordinaire ne représente qu’une configuration spécifique parmi d’autres de ces systèmes.

La neurosciences moderne délaisse par conséquent de plus en plus l’idée d’une conscience conçue comme un état statique pour pencher vers l’hypothèse d’un processus dynamique émergeant de l’activité coordonnée de vastes réseaux neuronaux. La modification de la conscience ne traduit donc pas nécessairement une altération de la fonction cérébrale, mais un changement dans la manière dont les différents systèmes coopèrent.

L’un des principes clés de cette réorganisation réside dans la réallocation de l’attention. L’attention constitue une ressource biologique limitée. Sa sélectivité est vitale : dans un environnement saturé d’informations, l’organisme doit sans cesse décider à quels stimuli consacrer de l’énergie et lesquels ignorer. Qu’il s’agisse d’un chasseur suivant la piste d’un animal, d’un parent réagissant aux signaux d’un enfant, d’un athlète en plein effort ou d’une personne en situation de crise, le principe est analogue : le système nerveux met temporairement en valeur une portion de la réalité tout en occultant les informations non prioritaires à cet instant précis.

Les états modifiés de conscience impliquent fréquemment une telle modification spectaculaire de la distribution attentionnelle. La surveillance globale de l’environnement peut être supplantée par une focalisation intense sur les sensations corporelles internes, l’état émotionnel ou le déroulement de l’action elle-même.

Remarque : Le tableau suivant doit être lu comme un ensemble d’hypothèses théoriques dérivées principalement de recherches menées sur d’autres états bien documentés (méditation, douleur, lien social, sommeil) et appliquées à un spectre plus large de phénomènes – pour nombre d’entre eux (en particulier le subspace, la transe hypnotique ou la transe collective), les données de neuro-imagerie directe font pratiquement défaut :

| Phénomène | Hypothèse neurobiologique | Manifestation subjective | | État de Flow | Optimisation du rapport entre compétences automatisées, rétroaction corporelle et hypofrontalité transitoire (atténuation du contrôle cognitif perturbateur). | Perception altérée du temps, diminution de l’effort conscient, concentration absolue sur le processus présent. | | Hyperfocus (TDAH / Autisme) | Dysrégulation du système dopaminergique entraînant une capacité limitée à commuter fluidement l’attention ; lors d’une forte stimulation, le cerveau alloue une vaste part de ses ressources à un point unique. | Perte de la notion du temps, omission des besoins corporels (faim, fatigue), déconnexion prononcée d’avec l’environnement immédiat. | | États méditatifs | Capacité du cerveau à modifier son mode d’attribution de la signification aux stimuli internes ; atténuation de la réaction aux distracteurs et baisse de l’activité du réseau du mode par défaut (Default Mode Network ou DMN) observée dans certaines études. | Les pensées et les signaux corporels sont observés sans nécessité d’y réagir immédiatement ; sentiment de distance intérieure et de calme. | | Imagination active / Visualisation profonde | Modulation consciente de l’attention visant à renforcer l’appareil d’imagerie interne tout en inhibant partiellement les réactions aux stimuli sensoriels externes. | Les paysages intérieurs gagnent en vivacité et en autonomie ; le monde extérieur s’efface à l’arrière-plan sans perte de contrôle conscient. | | Subspace / Rigger-trance / Transe BDSM | Hypothèse dérivée des recherches sur la douleur, le lien social et la méditation (les données directes issues du contexte du subspace font pour l’instant quasi-totalement défaut) : modulation du système nerveux autonome vers une dominance vagale, participation possible d’opioïdes endogènes, d’oxytocine et de dopamine, et atténuation d’une partie du cortex préfrontal. | Profond sentiment de sécurité et d’abandon, analgésie souvent prononcée (suppression de la douleur), focalisation de la perception sur le toucher/la pression présent, sensation de temps ralenti. | | Co-régulation profonde / Empathie | Synchronisation des systèmes nerveux autonomes de deux individus (via le nerf vague ventral, les neurones miroirs, la micromimique et le ton de la voix). | Apaisement du monologue intérieur, sentiment élevé de sécurité, impression d’une profonde intercompréhension sans besoin de mots. | | ASMR / Absorption par le toucher | Activation des fibres C-tactiles non myélinisées réagissant aux effleurements ou à des sons spécifiques ; rôle supposé de l’oxytocin et baisse de la fréquence cardiaque. | Intenses frissons corporels agréables, atténuation du monologue intérieur, transition vers un état de légèreté passive et profonde. | | Seuil de douleur intense (Analgésie induite par le stress) | Libération d’opioïdes endogènes et d’endocannabinoïdes en réponse au stress ; atténuation des signaux nociceptifs au niveau de la moelle épinière et du thalamus. | Point de soulagement critique : la douleur se mue en une pression sourde, lointaine ou s’atténue considérablement ; un calme intérieur s’installe, l’attention se resserre sur la respiration. | | Effort physique extrême (Runner’s High) | Accumulation d’endocannabinoïdes et d’endorphines associée à une inhibition sélective des centres cognitifs supérieurs au profit de la régulation corporelle de base et de la motricité. | Atténuation du « critique intérieur », simplification de la perception réduite au rythme du souffle et des pas, sentiment de légèreté et élévation du seuil de tolérance à l’inconfort. | | Choc thermique extrême (Sauna / Bain froid) | Activation sympathique prononcée suivie d’une transition vers une dominance parasympathique après la cessation du stimulus (effet dit de rebond vagal). | Restriction de l’attention exclusivement orientée vers la survie physique / la respiration, suivie d’un net apaisement corporel et mental. | | Transe hypnotique | Connectivité fonctionnelle accrue entre le réseau attentionnel exécutif et l’insula (sensations corporelles) couplée à un affaiblissement de l’autoréflexion ordinaire. | Réceptivité accrue aux suggestions, capacité à supprimer la perception de la douleur (hypnoanalgésie) ou à filtrer partiellement le bruit ambiant. | | Privation sensorielle (Caissons d’isolation) | Diminution drastique des stimuli externes conduisant le cerveau à s’en remettre davantage aux projections internes et à l’activité corticale spontanée. | Émergence d’imaginations intérieures vivaces, voire d’hallucinations chez certaines personnes, relaxation corporelle profonde et estompage des frontières physiques personnelles. | | États d’admiration / Émerveillement (State of Awe) | Effondrement soudain des schémas mentaux existants lors de la confrontation avec un objet insolite ou immense ; atténuation présumée du DMN et réaction au niveau de l’amygdale. | Sentiment d’un « petit soi » (diminution du sentiment d’importance personnelle), déplacement de l’attention du monologue intérieur vers l’objet externe, souvent assorti de frissons le long de la colonne vertébrale. | | Absorption profonde dans l’art | Forte mobilisation du réseau de saillance (Salience Network) conjuguée à l’atténuation des aires de planification et de la motricité. | Immersion totale dans l’œuvre, mise en retrait temporaire de la perception du corps propre et de l’espace environnant, résonance émotionnelle intense. | | Transe rythmique et induite par la danse | Entraînement (entrainment ou synchronisation) des ondes cérébrales sur un rythme extérieur (percussions, basses fréquences), potentialisé par une légère hyperventilation et la fatigue. | Sentiment de fusion avec le collectif ou la musique, mouvement automatisé accompli sans effort conscient, mise en veille de la pensée analytique. | | Euphorie collective / Transe de foule | Selon les hypothèses de la neurosciences sociale : neurones miroirs et signaux émotionnels partagés au sein du groupe ; dilution possible du sentiment de responsabilité personnelle par basculement de l’attention vers le groupe. | Sensation de fusion avec la foule (concert, match, rituel), sentiment de puissance partagée, affaiblissement de l’individualité propre et du contrôle de soi. | | Rêve lucide | Activation hybride inhabituelle du cortex préfrontal (prise de conscience de soi) durant la phase de sommeil paradoxal (REM). | Prise de conscience du fait que l’on rêve, assortie de la faculté de piloter consciemment le scénario onirique et de diriger son attention au sein du monde du rêve. | | Privation de sommeil | Effondrement progressif de l’attention soutenue et apparition de micro-sommeils (sommeil localisé dans certaines zones du cortex). | Épisodes de rupture de réactivité à l’environnement, « blocages » intérieurs, vision tubulaire et, en cas de privation prolongée, émergence d’illusions ou de délires. | | États dissociatifs (Traumatisme / Surcharge) | Intégration perturbée des fonctions perceptives et cognitives ; modulation affaiblie entre l’insula, l’amygdale et le cortex préfrontal. | Impression d’observer son propre corps de l’extérieur (dépersonnalisation) ou sentiment que le monde environnant n’est pas réel (déréalisation) ; les émotions paraissent déconnectées. | | Combu ou fuite (Mode survie / Fight or Flight) | Hyperactivation de l’amygdale, décharge d’adrénaline et de cortisol ; limitation provisoire de l’activité des centres cognitifs supérieurs. | Vision tubulaire, sensibilité émoussée aux sons non pertinents, traitement accéléré des stimuli visuels clés, sensation de temps ralenti. | | Expérience psychédélique | Baisse de l’activité du réseau du mode par défaut (DMN) et connectivité accrue entre des zones cérébrales par ailleurs moins interconnectées (via les récepteurs 5-HT2A). | Assouplissement du sentiment d’un moi rigide, synesthésie (ex. : perception des sons en tant que couleurs), effacement de la frontière entre le « soi » et le monde extérieur, modification de la signification perçue des choses. | | Anesthésiques dissociatifs (Kétamine, etc.) | Antagonisme des récepteurs NMDA, altérant le flux des signaux entre le cortex et les structures sous-corticales (thalamus). | Impression d’une dissociation de l’esprit et du corps, « lévitation » dans le vide, altération de la perception de l’espace physique et de l’identité propre. | | États délirants | Déséquilibre prononcé des neurotransmetteurs (notamment l’acétylcholine et la dopamine) conduisant à une perturbation de l’intégration des réseaux. | Difficulté à maintenir le fil de la pensée, peine à distinguer les hallucinations internes de la réalité extérieure, volatilité extrême de l’attention. |

D’une perspective évolutive, c’est précisément cette faculté à moduler le rapport entre le contrôle cognitif et l’ouverture à l’expérience qui revêt une importance capitale. Dans un environnement où il est impératif d’analyser rapidement les risques et de planifier l’avenir, un degré élevé de contrôle s’avère avantageux. En revanche, dans un milieu sécurisant, il peut s’avérer plus adaptatif – selon nos estimations – de s’autoriser une sensibilité accrue aux signaux corporels, aux émotions et aux informations d’ordre social.

Régulation sociale, sécurité et importance des états relationnels

Le cerveau humain présente des caractéristiques profondément relationnelles. Une part significative de son développement s’est déroulée au sein de groupes sociaux, où la survie de l’individu ne dépendait pas uniquement d’une réaction isolée face à des stimuli physiques, mais avant tout de son aptitude à tisser des liens stables, à coopérer et à réguler mutuellement ses états internes.

L’être humain a développé une capacité exceptionnellement puissante à utiliser la présence d’autrui comme source de régulation biologique. Ce mécanisme s’avère crucial dès la naissance. Le système nerveux du nourrisson est incapable de stabiliser de manière autonome ses propres processus (température, réactions de stress, tension émotionnelle) ; il s’apaise en réagissant aux signaux sociaux de la personne qui en prend soin – le ton de la voix, le toucher, la mimique et la chaleur corporelle. Pour le cerveau en développement, ces informations constituent manifestement des signaux biologiques directs attestant de la sécurité de l’environnement.

À l’âge adulte, ce mécanisme ne disparaît pas ; il gagne simplement en complexité. Nous qualifions ce processus de co-régulation sociale ou relationnelle. Il ne s’agit pas pour un individu de commander directement au système nerveux d’un autre ; il est plus exact d’y voir un échange permanent d’informations biologiques, par lequel le système nerveux d’une personne fournit à l’autre des signaux lui permettant d’ajuster son propre état. Pour une espèce dont la survie repose sur la coopération, la faculté d’instaurer rapidement la confiance et d’apaiser la tension au sein du groupe représente un avantage évolutif colossal.

C’est ici qu’apparaît la divergence fondamentale entre l’intensité d’une expérience physique et son interprétation biologique. Le système nerveux ne réagit pas seulement à la force mécanique d’un stimulus, il en évalue inlassablement la signification dans un contexte plus large. Ce principe s’illustre clairement à travers l’exemple de la douleur :

Le cerveau ne se contente pas de demander : « Quelle est l’intensité de ce signal provenant des récepteurs ? » Il s’interroge simultanément : « Que signifie ce signal dans ce contexte et comment dois-je y répondre ? »

Le système nerveux élabore l’expérience complexe de la douleur en combinant informations sensorielles, attentes, état émotionnel et contexte présent. C’est pourquoi un athlète achevant un effort exigeant, une parturiente lors de l’accouchement ou une personne s’engageant consciemment dans un processus intense perçoivent les signaux corporels d’une manière radicalement différente d’un individu subissant une blessure soudaine et inopinée.

Grâce à cette faculté d’interprétation, l’homme peut traverser des épreuves physiques éprouvantes sans qu’un signal fort n’enclenche automatiquement une réaction de défense ou de stress. Si l’organisme évalue que l’environnement et la relation sont sûrs, il peut libérer des ressources qu’il aurait par ailleurs allouées à la défense et au contrôle. Les signaux corporels peuvent alors être intégrés sans être interprétés comme une menace, ce qui, selon nos estimations actuelles, ouvre la voie à l’émergence d’états modifiés de conscience profonds.

L’intimité partenariale comme contexte naturel des états modifiés

L’intimité au sein du couple constitue l’un des cadres les plus probants où se conjuguent les mécanismes de la régulation sociale, du vécu corporel et du paramétrage modifié du système nerveux. Dans un espace relationnel sécurisant, on assiste à un réajustement naturel des priorités : l’attention se détourne de la surveillance des risques extérieurs pour se porter vers une perception affinée du corps, des émotions et de la communication non verbale.

Si nous comprenons intellectuellement qu’un degré élevé de contrôle cognitif est indispensable au fonctionnement quotidien (il nous permet de planifier, de trancher et de préserver nos limites), il s’avère en revanche adaptatif de le relâcher temporairement dans un contexte intime et sûr. Cet état ne saurait être assimilé à de la passivité ou à une perte d’autonomie ; nous posons au contraire l’hypothèse qu’il exige une régulation inconsciente d’une extrême précision. Le système nerveux doit vérifier sans discontinuer si le partenaire demeure digne de confiance, si les frontières sont respectées et si l’environnement est préservé. L’ouverture à l’expérience intense repose très probablement pour l’essentiel sur cette évaluation continue de la sécurité.

D’un point de vue neurobiologique, l’intimité relie plusieurs systèmes d’origine phylogénétique ancienne : le lien social, le circuit de la récompense, la régulation du stress et l’apprentissage. Les expériences intenses y revêtent une portée considérable, car elles imbriquent simultanément de multiples strates de traitement – corporelle, émotionnelle, sociale et cognitive.

Nous ne pouvons qu’émettre des conjectures et estimer la manière exacte dont le système nerveux archive ces vécus, mais les théories actuelles suggèrent qu’il les met à profit pour actualiser ses modèles du monde. Lorsqu’un individu constate de manière répétée que l’ouverture, la vulnérabilité ou l’expérience corporelle intense peuvent s’accomplir sans danger dans un cadre respectueux, il se produit une mise à jour progressive de ses modèles prédictifs internes ainsi que, vraisemblablement, des modifications de la plasticité synaptique susceptibles de se traduire par une transformation à long terme de sa manière de traiter des situations similaires. L’apprentissage ne s’opère en effet pas uniquement par la rationalité, mais par le vécu de l’organisme tout entier.

États modifiés de conscience, neuroplasticité et apprentissage

Du point de vue de la survie, l’organisme ne tirerait aucun profit à vivre des expériences de manière purement intense s’il était incapable d’en modifier ses comportements futurs. L’une des propriétés majeures du système nerveux réside par conséquent dans la neuroplasticité – la faculté du cerveau de modifier sa propre structure et son organisation fonctionnelle à la lumière de l’expérience.

Toutefois, le cerveau n’apprend pas de la même manière dans toutes les situations. S’il devait archiver durablement chaque stimulus ordinaire, il se trouverait submergé. La stratégie la plus avantageuse sur le plan évolutif est celle de l’apprentissage sélectif. Les situations assorties d’un degré élevé de signification, d’intensité ou de surprise activent des mécanismes qui accroissent vraisemblablement la probabilité de leur inscription à long terme dans le réseau neuronal.

C’est ici qu’interviennent à nouveau le traitement prédictif et l’erreur de prédiction. Lorsqu’une situation vient perturber de fond en comble nos attentes préalables, une erreur de prédiction marquée fait surface. On suppose que le système nerveux la qualifie de potentiellement cruciale et lui alloue une plasticité accrue afin d’ajuster ses modèles internes de la réalité pour l’avenir.

La nuance décisive réside toutefois, une fois encore, dans le contexte – non pas au sens où l’organisme en situation de détresse n’apprendrait point, mais quant au type d’apprentissage favorisé par ledit contexte :

Si une personne nourrit par exemple l’attente prolongée que la vulnérabilité ou la perte de contrôle équivalent systématiquement au danger, et qu’elle fait l’expérience répétée dans un cadre novateur qu’un abandon profond et une sensation corporelle intense se déroulent de manière sûre et prévisible, cette attente est susceptible de se modifier. Il ne s’agit point là d’un simple « écrasement » ou d’une effacement de la prédiction ancienne – la réaction initialement apprise peut persister aux côtés de la nouvelle anticipation en train d’émerger, et celle qui prévaudra dans une situation donnée dépendra du contexte, du niveau de stress et d’autres paramètres. Il est par conséquent plus rigoureux d’évoquer l’émergence d’une attente nouvelle et concurrente ou l’atténuation de la probabilité de l’ancienne réaction plutôt qu’une réécriture intégrale.

Les états modifiés de conscience constituent une configuration où ces processus sont susceptibles de s’enclencher avec une acuité particulière. Sous l’effet d’une attention altérée et d’une pertinence émotionnelle élevée, le cerveau traite les informations avec une sensibilité extraordinaire, ce qui peut – sous des auspices favorables – autoriser une profonde réorganisation des modèles internes de l’organisme.